La disparition d'Alan Greenspan, survenue cette semaine à l'âge de 100 ans, a ravivé le débat sur l'héritage de celui qui fut l'un des présidents les plus influents de la Réserve fédérale américaine. Son parcours, jalonné de décisions aussi audacieuses que controversées, sert désormais de grille de lecture pour l'actuelle présidence de Kevin Warsh, confronté aux défis posés par l'intelligence artificielle.
La décision de 1996 : un précédent invoqué par Kevin Warsh
En septembre 1996, Alan Greenspan, alors à la tête de la Fed, avait résisté aux pressions de ses collègues qui réclamaient un relèvement des taux d'intérêt, alors fixés à 5,25 %. Malgré un chômage en baisse, une économie en plein essor et une inflation dépassant l'objectif officieux de 2 %, il avait choisi de ne pas agir. Sa conviction : la révolution informatique transformait si profondément l'économie que les États-Unis pouvaient croître plus vite que prévu sans déclencher d'inflation. Cette intuition s'avéra juste, avec une inflation qui diminua et des mesures de productivité qui finirent par augmenter.
Avant même de prendre ses fonctions, Kevin Warsh a régulièrement évoqué cet épisode pour défendre l'idée que l'intelligence artificielle pourrait, à l'instar de l'informatique il y a trente ans, générer un boom de productivité contrant les pressions inflationnistes. Certains commentateurs estiment que cette référence historique sert surtout à justifier une politique de statu quo monétaire.
Le parallèle avec les années 1990 : attention à ne pas confondre les époques
Des observateurs, dont l'économiste David Wessel, mettent en garde contre une analogie trop simpliste. Ils soulignent que Greenspan n'avait pas agi à la légère en 1996. Sa démarche, héritée de ses années de consultant, reposait sur une analyse approfondie des données, la recherche de parallèles historiques et des échanges avec des économistes de la Fed et des dirigeants d'entreprise.
C'est ainsi qu'il s'était intéressé aux travaux de l'historien économique Paul David, qui montrait que l'adoption des moteurs électriques dans les usines avait mis une génération à porter ses fruits sur la productivité, une fois la production réorganisée. Greenspan avait appliqué ce raisonnement à l'ordinateur, en observant que les entreprises investissaient massivement dans les nouvelles technologies, constataient des profits et des salaires en hausse, mais sans répercuter la hausse des coûts sur les prix. Il en avait déduit que la productivité grimpait déjà, sans être encore captée par les statistiques officielles.
Cependant, la question qui se pose aujourd'hui est de savoir si l'économie de 2026 ressemble à celle de 1996 ou plutôt à celle de 1999, lorsque Greenspan, voyant la demande menacer de faire flamber les prix, avait finalement relevé les taux de manière agressive. Les investissements colossaux dans les centres de données et l'embauche de talents à haut salaire pourraient, selon certains, annoncer des tensions inflationnistes avant que les gains de productivité de l'IA ne se matérialisent.
Les zones d'ombre du modèle Greenspan
La réévaluation de l'héritage de Greenspan ne se limite pas à ses succès. Le terme même de « Greenspan put » (le « put Greenspan ») est entré dans le langage des marchés pour désigner la perception selon laquelle la Fed interviendrait toujours pour soutenir les actifs financiers. Certains analystes évoquent également une faille majeure dans son modèle de pensée, une lacune qui l'aurait empêché d'anticiper la crise financière de 2008 et la bulle immobilière qui l'a précédée.
Ainsi, le personnage est souvent dépeint de manière contrastée : à la fois visionnaire pour sa compréhension précoce des révolutions technologiques, et aveugle face aux déséquilibres financiers systémiques. Des commentaires le qualifient même de « Alan Greenstud » — un jeu de mots évoquant l'étudiant appliqué — pour souligner son penchant pour une approche très intellectuelle et théorique, parfois déconnectée des réalités du marché.
La position prudente de Kevin Warsh
Interrogé, lors de sa première conférence de presse en tant que président de la Fed, sur la manière dont il comptait trancher entre le scénario optimiste de 1996 et le scénario risqué de 1999, Kevin Warsh a répondu : « Nous avons un groupe de travail pour ça. » Cette réponse, perçue comme évasive par certains, pourrait indiquer une prudence accrue depuis sa nomination. La persistance récente de l'inflation l'aurait vraisemblablement conduit à tempérer ses certitudes affichées durant la campagne.
Le débat qui entoure aujourd'hui la politique monétaire américaine illustre la complexité de l'héritage de Greenspan. Entre la sagacité d'une décision historique et l'échec retentissant d'un modèle d'analyse, les leçons à tirer pour l'ère de l'intelligence artificielle restent plus que jamais sujettes à interprétation.