Une position nuancée au sommet du parti

Le chef de la minorité démocrate à la Chambre des représentants, Hakeem Jeffries, a fait savoir qu’il voterait contre l’amendement visant à supprimer l’intégralité de l’aide américaine à Israël, tout en appelant à un « réajustement majeur » des relations entre les deux pays. Dans une lettre adressée à ses collègues, il a jugé la proposition « trop large » mais a souligné qu’un « changement significatif de cap » était indispensable.

L’amendement, présenté par le républicain Thomas Massie, prévoyait de retirer les 3,3 milliards de dollars d’aide militaire et humanitaire inscrits dans un projet de loi de finances pour les affaires étrangères. Il a été rejeté par 314 voix contre 104, avec dix abstentions, la quasi-totalité des républicains votant contre. Cependant, 103 démocrates – soit près de la moitié du groupe – ont voté pour, révélant une fracture profonde au sein du parti.

Jeffries a précisé qu’il ne chercherait pas à convaincre les autres élus démocrates de suivre sa position, reconnaissant qu’il existait « des raisons de bonne foi » qui pouvaient conduire à des votes divergents. Cette décision intervient alors que les États-Unis et l’Iran ont repris leur guerre, une escalade que l’administration Trump a menée avec l’encouragement d’Israël.

Une direction démocrate divisée

Le vote a mis en lumière une opposition marquée au sein même de la direction démocrate. La numéro deux du groupe, Katherine Clark, a voté en faveur de la suppression de l’aide, estimant que Washington ne devait pas offrir un « chèque en blanc » à un pays qui ne respecte pas les lois et les valeurs américaines. La ancienne présidente de la Chambre, Nancy Pelosi, s’est également prononcée pour, déclarant que « pour le bien du peuple israélien et du peuple palestinien, il est clair que la politique américaine doit changer ».

En revanche, le numéro trois, Pete Aguilar, a joint sa voix à celle de Jeffries contre la mesure. Ce contraste illustre les difficultés croissantes des dirigeants à maintenir une ligne cohérente sur un sujet qui mobilise fortement l’aile progressiste du parti.

L’influence d’AIPAC et les représailles

Le principal groupe de pression pro-israélien, l’AIPAC, a réagi rapidement au scrutin. Selon une porte-parole, Deryn Sousa, les membres de l’organisation sont « profondément reconnaissants envers leurs représentants qui se tiennent sur des principes et déçus par ceux qui ne le font pas ». Le groupe a retiré les liens de dons en ligne pour quinze élus démocrates candidats à leur réélection qui avaient voté pour l’amendement, ainsi que pour Nancy Pelosi, qui ne se représente pas. Cette décision a été perçue comme une sanction directe envers les parlementaires ayant rompu avec la ligne traditionnelle de soutien inconditionnel à Israël.

Un électorat démocrate en mutation

Ce vote s’inscrit dans un mouvement plus large de l’opinion publique américaine. Un récent sondage Washington Post-Ipsos indique que près des trois quarts des électeurs démocrates sont favorables à une réduction ou une fin de l’aide militaire à Israël, et 40 % souhaitent une élimination totale. La tendance est particulièrement marquée chez les jeunes, qui se montrent bien moins enclins à un soutien sans condition que les générations plus âgées.

Cette évidence se traduit dans les primaires locales, où des candidats progressistes remportent des élections en critiquant ouvertement l’aide américaine et l’influence de l’AIPAC. En Arizona, au Colorado, au Michigan ou dans l’État de New York, la question israélo-palestinienne devient un thème central des campagnes.

Les conséquences pour les élections de mi-mandat

À quelques mois des élections de mi-mandat de novembre, la division démocrate sur Israël pourrait peser sur la mobilisation des électeurs. Si certains élus redoutent de s’aliéner les donateurs pro-israéliens, d’autres estiment que la position du parti doit évoluer pour rester en phase avec sa base.

Jeffries, en choisissant de ne pas imposer une ligne de vote, a tenté de ménager les différentes sensibilités. Mais son opposition à la coupe d’aide, couplée à son appel à une révision de fond du partenariat, reflète la complexité d’un débat qui ne cesse de s’approfondir. Le prochain renouvellement du mémorandum d’entente décennal sur l’aide sécuritaire, qui arrive à expiration, devrait offrir une nouvelle occasion de peser ces divergences.