Le Grand Palais consacre une exposition majeure à Hilma af Klint, artiste suédoise longtemps restée dans l’ombre et pourtant pionnière de l’abstraction. Née en 1862, elle peint dès 1906 des toiles non figuratives, plusieurs années avant Vassily Kandinsky, Piet Mondrian ou Kasimir Malevitch. Son œuvre, nourrie de spiritisme et de théosophie, dialogue avec l’invisible et le cosmos. L’exposition parisienne, qui a ouvert ses portes ce printemps, rassemble plus de deux cents œuvres, dont ses célèbres « Tableaux pour le Temple », une série conçue comme un chemin initiatique en dix groupes.

Une artiste guidée par les esprits

Hilma af Klint grandit dans une famille luthérienne, mais très tôt elle s’intéresse aux sciences occultes. En 1896, elle fonde avec quatre autres femmes le groupe « Les Cinq », qui pratique des séances de médiumnité et de communication avec les esprits. C’est lors de ces séances qu’elle reçoit, dit-elle, l’ordre de peindre des œuvres abstraites. « Les tableaux ont été peints directement à travers moi, sans aucun dessin préliminaire, et avec une grande force », confie-t-elle dans ses carnets. L’exposition montre ces carnets, où se mêlent notes spirites, diagrammes et esquisses.

Ses compositions mêlent formes géométriques, spirales, couleurs vives et symboles : le blanc et le bleu pour le féminin, le jaune et le rouge pour le masculin, le rose pour l’amour spirituel. Chaque tableau obéit à une grammaire ésotérique complexe, que les commissaires de l’exposition (Christine Burger et Daniel Birnbaum) décryptent dans le parcours. L’artiste elle-même a conçu ses œuvres comme des outils de méditation et d’élévation spirituelle.

Une redécouverte tardive

De son vivant, Hilma af Klint ne cherche pas la reconnaissance publique. Elle expose rarement et, à sa mort en 1944, lègue ses milliers de toiles à son neveu, avec la consigne de ne les montrer que vingt ans après sa mort. Ce n’est qu’à partir des années 1980 que son travail commence à être étudié sérieusement, notamment grâce au travail de l’historienne Margareta Åkesson. La consécration internationale vient en 2018, avec une exposition au Guggenheim de New York qui attire un public record.

Scénographie et accrochage

L’exposition du Grand Palais propose un parcours chronologique et thématique. La première salle est consacrée aux débuts académiques de l’artiste – paysages, portraits, natures mortes – avant de basculer dans l’abstraction. Une salle entière est dédiée aux « Tableaux pour le Temple », présentés dans un dispositif immersif qui évoque un lieu de culte. Des projections vidéo et des bornes interactives permettent de comprendre la symbolique des œuvres. Un soin particulier a été apporté à l’éclairage, pour restituer les vibrations colorées voulues par l’artiste.

Un héritage toujours contesté

Si l’exposition entend réhabiliter le rôle de Hilma af Klint dans l’histoire de l’art, elle suscite aussi des débats. Certains historiens estiment que ses œuvres, bien que chronologiquement antérieures, ne relèvent pas de la même démarche que l’abstraction moderne, car elles sont entièrement guidées par des croyances occultes. « Elle n’a pas influencé ses contemporains, elle n’a pas participé aux réseaux artistiques de son temps », rappelle un critique. D’autres voient en elle une précurseure géniale, dont la dimension spirituelle enrichit notre compréhension de l’abstraction. L’exposition ne tranche pas, mais invite chacun à se forger son opinion devant les toiles.

Informations pratiques

L’exposition « Hilma af Klint : l’abstraction et l’invisible » se tient au Grand Palais jusqu’à la fin de l’été. Ouvert tous les jours sauf le mardi, de 10 heures à 20 heures, nocturne le jeudi jusqu’à 22 heures. Tarifs : 16 euros en plein tarif, 12 euros en tarif réduit, gratuit pour les moins de 16 ans. Un catalogue richement illustré est publié en français par les Éditions de la Réunion des musées nationaux.