Une statue du capitaine Alfred Dreyfus, sabre brisé mais toujours au garde-à-vous, a été dévoilée dimanche 12 juillet devant la Cour de cassation à Paris, en présence du président Emmanuel Macron. Cette inauguration marquait le 120e anniversaire de l'arrêt de la plus haute juridiction française qui, en 1906, avait innocenté l'officier juif condamné à tort pour trahison en 1894. La cérémonie constituait la première édition de la Journée nationale de commémoration de la reconnaissance de l'innocence d'Alfred Dreyfus, instituée par le chef de l'État.
Un discours axé sur la vigilance
Dans son allocution, Emmanuel Macron a mis en garde contre la résurgence de l'antisémitisme en France. « Nous savons que les vieux démons de l'antisémitisme n'ont jamais totalement disparu de notre pays », a-t-il déclaré. Le président a estimé que « l'affaire Dreyfus n'est pas une page de notre histoire qui se serait fermée en 1906 grâce à la Cour de cassation et la réintégration de Dreyfus dans l'armée ». Il a appelé à une « vigilance de tous les instants » face à ce qu'il a qualifié de « retour de l'odieux antisémitisme ». Le chef de l'État a également souligné que le « dreyfusisme » n'est pas un souvenir mais « un état d'esprit qui refuse que l'appartenance d'un homme à une religion, une origine, une communauté puisse devenir l'alibi permettant de le livrer en pâture à une justice et une opinion aveugle ».
Hommage aux Justes et renommage d'une place
Emmanuel Macron a profité de cette occasion pour lancer un appel aux maires de France. Il leur a demandé de faire apposer les noms des Justes sur les lieux où ils ont protégé des Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale. « Il est temps désormais que sur chaque maison, chaque immeuble, chaque lieu où des Juifs furent abrités, hébergés et sauvés soient apposés les noms des Justes qui les sauvèrent de la barbarie nazie », a-t-il affirmé. Par ailleurs, la municipalité de Paris a annoncé le changement de nom de la place Maurice Barrès – l'écrivain ayant été l'un des plus féroces détracteurs de Dreyfus – qui s'appellera désormais place Lucie Dreyfus, en hommage à l'épouse du capitaine qui œuvra sans relâche pour faire reconnaître son innocence.
Une statue symbole de la justice
La statue, installée sur le parvis de la Cour de cassation, représente Alfred Dreyfus lors de sa dégradation militaire dans la cour de l'École militaire le 5 janvier 1895. Elle le montre le sabre brisé mais debout, au garde-à-vous, symbole de son maintien face à l'injustice. Pour Galina Elbaz, vice-présidente de la Ligue internationale contre le racisme et l'antisémitisme (Licra), cet hommage constitue « le symbole de la justice qui triomphe sur l'antisémitisme et l'injustice ».
Un contexte sécuritaire tendu
La journée commémorative a été marquée par un incident sécuritaire dans la banlieue parisienne. Quelques heures avant la cérémonie, les forces de l'ordre ont évacué environ 300 personnes à Sarcelles, commune qui compte une importante population juive, après la détection d'un véhicule suspect contenant une arme militaire de longue portée. Le ministre de l'Intérieur, Laurent Nunez, a indiqué qu'une enquête pour terrorisme avait été ouverte par le parquet, précisant qu'il n'était pas établi si l'arme était destinée à cibler la communauté juive.
Ce fait divers intervient dans un climat de forte hausse des actes antisémites en France, dont le pays abrite la plus grande communauté juive d'Europe. Depuis les attaques du 7 octobre 2023 en Israël et le conflit qui a suivi à Gaza, les menaces, les dégradations et les violences physiques visant les juifs se sont multipliées. Certaines voix, dont celles du Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu et de l'ambassadeur américain Charles Kushner, ont accusé le président Macron d'avoir indirectement alimenté ce phénomène par sa décision de reconnaître l'État de Palestine l'année précédente. Le président français n'a pas évoqué directement ces critiques lors de son discours.
Une cérémonie entre mémoire et actualité
En rappelant le combat des dreyfusards – intellectuels comme l'écrivain Émile Zola qui dénoncèrent le complot militaire contre Dreyfus –, Emmanuel Macron a voulu inscrire la mémoire de cette affaire dans le présent. Il a qualifié la réhabilitation du capitaine de « victoire de l'esprit républicain sur les forces réactionnaires ». L'institution d'une journée nationale dédiée vise à pérenniser le souvenir de cette lutte contre l'injustice et à rappeler que la République doit rester en éveil face aux discriminations et à la haine.