La passation de pouvoir du 9 mai à Budapest a été marquée par un moment d'une rare intensité symbolique pour la communauté rom de Hongrie. Alors que la nouvelle Assemblée nationale tenait sa séance inaugurale, un groupe d'enfants vêtus de blanc a pénétré dans l'hémicycle du Parlement néogothique. Jouant du tambura et de la guitare, ils ont interprété l'hymne non officiel des Roms de Hongrie, « Cigány Himnusz », dont les premiers vers évoquent une forêt verdoyante et une colline verte.

La scène a ému aux larmes de nombreux députés ainsi que les dizaines de milliers de personnes rassemblées à l'extérieur. Aladar Horvath, figure emblématique de la défense des droits civiques roms et l'un des premiers députés roms élus après la chute du communisme en 1990, était présent. « J'ai aussi été ému aux larmes, a-t-il confié. C'était comme si nous rentrions enfin à la maison. »

Une promesse tenue Cette prestation était l'aboutissement d'une promesse faite par le nouveau Premier ministre, Peter Magyar, en novembre 2025. Lors d'une rencontre dans le village de Sükösd, dans le sud de la Hongrie, avec les enfants de l'ensemble de tambura SUGO Tamburazenekar, il s'était engagé à les inviter à jouer au Parlement si son parti, le Tisza, remportait les élections.

La journée historique ne s'est pas arrêtée là. Alors que les nouveaux députés quittaient l'édifice, la chanteuse rom Ibolya Olah a investi les marches pour interpréter la chanson patriotique « Magyarország », que les nationalistes lui avaient longtemps interdit de chanter. Magyar l'a ensuite embrassée, dans un geste largement commenté.

Quatre députés roms au Parlement Le groupe parlementaire Tisza compte désormais quatre élus issus de la communauté rom. Parmi eux, Krisztián Köszegi, enseignant et directeur d'école professionnelle, est devenu le premier Rom de l'histoire hongroise à être élu vice-président de l'Assemblée nationale.

Cette inclusion dans la transition du pouvoir est inédite en Europe. Aucune minorité n'avait jamais été aussi ostensiblement associée à un changement de gouvernement sur le continent. Le contraste est d'autant plus frappant que le régime de Viktor Orbán, qui a pris fin après seize ans d'exercice du pouvoir, était marqué par un antitsiganisme profond.

Un changement de ton radical Magyar s'est prononcé à plusieurs reprises contre l'antitsiganisme. Il a notamment condamné la faction parlementaire du parti d'extrême droite Mi Hazánk Mozgalom (Notre mouvement patrie), qui avait ostensiblement quitté l'hémicycle pendant la prestation des enfants roms. « Honte à vous ! », a-t-il lancé aux députés, jugeant inacceptable de tourner le dos à des enfants en raison de leurs origines.

Ce changement de ton représente une rupture brutale pour la communauté rom de Hongrie, qui compte officiellement quelque 300 000 membres et, selon des estimations non officielles, jusqu'à 800 000 personnes. Sous l'administration Orbán, les plus hauts responsables du régime, y compris le Premier ministre lui-même, avaient à plusieurs reprises insulté les membres de cette communauté. En 2012, Viktor Orbán avait notamment annoncé une nouvelle stratégie pour les Roms dans des termes qui avaient suscité l'indignation.

Des attentes immenses Reste à savoir si ces gestes symboliques se traduiront par des améliorations concrètes dans la vie quotidienne des Roms de Hongrie. La communauté est confrontée à des défis majeurs en matière d'emploi, de logement, d'éducation et d'accès aux soins. La ségrégation scolaire et les discriminations à l'embauche restent des réalités persistantes.

Pour l'instant, le nouveau gouvernement n'a pas encore détaillé de mesures spécifiques pour lutter contre les inégalités structurelles. Mais l'inclusion de quatre députés roms au sein de la majorité et l'élection d'un vice-président rom de l'Assemblée nationale pourraient constituer des leviers pour faire avancer les revendications de la communauté.

Aladar Horvath, qui connaît bien les arcanes du pouvoir pour y avoir siégé, se montre prudent. « Les symboles sont importants, mais ils ne suffisent pas », a-t-il déclaré. Il attend désormais des actes concrets pour que la promesse d'un véritable changement ne reste pas lettre morte.