L’incendie qui a ravagé le bar Rong Beer Na Ladprao dans la nuit de dimanche à lundi à Bangkok a fait entre 30 et 34 morts, selon les bilans provisoires communiqués par les autorités thaïlandaises. Ce chiffre, initialement de 27 victimes, a été révisé à plusieurs reprises au fil des heures, des divergences subsistant entre les sources officielles. Des dizaines de personnes ont également été blessées, dont une vingtaine se trouveraient dans un état critique, hospitalisées en soins intensifs.
Le sinistre s’est déclaré vers minuit dans l’établissement situé dans le quartier de Lat Phrao, au nord de la capitale. Selon les premiers éléments de l’enquête, un court-circuit au niveau d’un climatiseur installé dans le plafond serait à l’origine du feu. Les flammes se sont propagées avec une rapidité foudroyante, déclenchant un phénomène de « flashover » – embrasement généralisé éclair – qui a piégé les clients. Des images diffusées sur les réseaux sociaux montrent un gigantesque jet de flammes s’échappant par l’entrée principale, alors que les victimes tentaient de fuir.
Des issues bloquées et des matériaux hautement inflammables
Les enquêteurs ont rapidement orienté leurs investigations vers la thèse de la négligence. Le général Kittiratt Phanphet, haut responsable de la police, a estimé que la configuration des lieux « indique un manque de prudence et un mépris pour la sécurité des clients ». Plusieurs survivants ont rapporté que les issues de secours étaient obstruées par des caisses de bière et des casiers de personnel, et que la porte située à l’arrière de la salle était verrouillée. Busakorn Saensuk, experte en sécurité incendie de l’Engineering Institute of Thailand, a déclaré après avoir inspecté les lieux : « Si les panneaux de sortie de secours avaient été allumés, les gens auraient pu voir que la porte était verrouillée et auraient peut-être pu l’ouvrir. »
L’absence de système d’extinction automatique a également été relevée. Juladit Chayaniyayodhin, spécialiste en protection incendie, a confirmé que le bar ne disposait d’aucun sprinkleur. Le plafond était recouvert d’une mousse acoustique inflammable, et la scène était décorée de fleurs en plastique et d’autres matériaux facilement combustibles, ce qui a favorisé la propagation rapide des flammes et la production de fumées toxiques. Selon Worsak Kanok-Nukulchai, professeur en ingénierie des structures à l’Asian Institute of Technology, « les gens sont morts par inhalation de fumées toxiques avant même d’être brûlés ». Il souligne que les trois incendies meurtriers survenus en Thaïlande – Santika (2009), Mountain B (2022) et celui-ci – présentent des schémas « très similaires ».
Le groupe Thotsakan dévasté
Parmi les victimes figurent plusieurs musiciens du groupe Thotsakan, qui se produisait sur scène au moment du drame. Les informations divergent quant au nombre exact de membres du groupe décédés : certains bilans font état de deux disparus, d’autres de quatre des six membres permanents. Le groupe, populaire dans la scène indie thaïlandaise, a perdu plusieurs de ses artistes, plongeant ses proches et ses fans dans le deuil.
La plupart des corps ont été retrouvés dans les toilettes, au fond de l’établissement. Les experts estiment que les clients, fuyant instinctivement les flammes, se sont dirigés vers l’arrière, croyant y trouver une sortie, mais se sont heurtés à une porte verrouillée. L’obscurité totale, consécutive à la coupure de courant provoquée par le court-circuit, a rendu toute évacuation encore plus difficile.
Le gouverneur de Bangkok ordonne des inspections
Face à l’ampleur de la tragédie, le gouverneur de Bangkok, Chadchart Sittipunt, a annoncé le lancement de contrôles dans l’ensemble des lieux de divertissement de la capitale. Il a reconnu que l’état des établissements lors des inspections programmées « n’est pas nécessairement le même que lors de l’exploitation réelle ». Une enquête pour négligence a été ouverte par la police, le bar ayant accepté de coopérer.
L’établissement était classé administrativement comme un « restaurant avec musique live » et non comme un « lieu de divertissement », ce qui lui permettait d’échapper aux normes de sécurité plus strictes – notamment en matière de largeur des issues, de matériaux ignifugés et de systèmes d’extinction – applicables aux seules zones de divertissement désignées, qui ne sont que trois à Bangkok. Cette brèche réglementaire, déjà pointée après l’incendie du Mountain B à Sattahip en 2022, n’a jamais été corrigée.
Un schéma tragique récurrent
L’incendie du Rong Beer Na Ladprao rappelle celui du Santika Club en 2009, qui avait fait 67 morts lors d’une fête du Nouvel An. À l’époque, des renforcements réglementaires avaient été adoptés, mais leur application reste limitée aux zones d’amusement officielles. Richard Meier, expert en investigation incendie basé en Floride, a commenté : « Les leçons de ces incendies devraient être retenues, mais elles ne le sont pas. »
Alors que les familles des victimes continuent d’identifier leurs proches et que les funérailles se préparent, la question de la sécurité dans les établissements nocturnes thaïlandais reste plus que jamais posée. Les autorités assurent que l’enquête permettra de déterminer les responsabilités et d’éviter qu’une telle catastrophe ne se reproduise. Mais pour de nombreux observateurs, les réformes annoncées après chaque drame n’ont jamais été mises en œuvre de manière suffisante.