«Je n’ai pas envie de crever de chaud au bureau» : ce cri du cœur, rapporté par plusieurs salariés lors des récentes canicules, résume un malaise croissant dans le monde professionnel. Alors que les températures grimpent, la question du port du bermuda dans les espaces de travail refait surface, opposant tradition vestimentaire et adaptation au changement climatique.
Une norme encore très stricte En France, les codes vestimentaires en entreprise restent largement conservateurs. Le costume-cravate, ou au minimum le pantalon long et la chemise, demeure la règle dans de nombreux secteurs, notamment tertiaires. Pourtant, des témoignages de salariés montrent que cette rigidité est de plus en plus contestée. Jean-Marc, cadre dirigeant de 52 ans, confie ainsi braver parfois l’interdit en portant un polo durant les fortes chaleurs. «Je ne peux pas me mettre en bermuda, mais je flirte avec les limites», explique-t-il.
Des inégalités de genre pointées du doigt Émilie, consultante de 28 ans, souligne un paradoxe : les femmes peuvent porter jupes et robes, tandis que les hommes doivent rester couverts des pieds à la tête. «C’est sexiste, s’indigne-t-elle. Les hommes aussi ont le droit d’avoir moins chaud.» Ce déséquilibre alimente la demande d’une uniformisation des règles basées sur le confort plutôt que sur le genre.
Les experts divisés Sophie Prunier-Poulmaire, psychologue du travail, estime que le vêtement professionnel est un marqueur de conformité et de hiérarchie. «Le bermuda renvoie aux loisirs, à la plage, pas au sérieux du bureau», analyse-t-elle. Émile B., directeur des ressources humaines d’une grande société, renchérit : «Nos clients attendent une certaine image. Laisser les employés en bermuda pourrait nuire à notre crédibilité.» En revanche, la sociologue Catherine défend l’idée que le réchauffement climatique imposera une évolution : «Interdire le bermuda sous prétexte de productivité n’a pas de sens quand les bureaux deviennent des fournaises.»
Des chiffres qui pèsent Un sondage réalisé par un cabinet de conseil immobilier révèle que 68 % des salariés souhaitent pouvoir porter un short en été, mais seulement 12 % des entreprises l’autorisent. Parmi les pionnières, la société Engie a autorisé le bermuda certains jours de forte chaleur, mais la mesure reste exceptionnelle. La plupart des directions hésitent, craignant un relâchement général de la tenue.
Le rôle ambivalent de la climatisation Le débat ne porte pas seulement sur la tenue. De nombreux bureaux sont climatisés de façon excessive, créant un inconfort inverse pour ceux qui, par exemple, viennent en short. «Le vrai problème, c’est la régulation thermique des bâtiments, pas le pantalon», note un ingénieur. Certains experts préconisent d’adapter les espaces de travail (stores, ventilation naturelle) avant de modifier le dress code.
Vers une lente évolution ? Si quelques entreprises multinationales ont déjà assoupli leurs règles – notamment dans les pays nordiques ou en Californie –, la France reste attachée à une certaine formalité. Les épisodes de canicule à répétition pourraient toutefois accélérer le mouvement. Pour l’instant, le bermuda reste un symbole de transgression, mais il n’est pas impossible que, sous la pression climatique, il finisse par entrer dans les mœurs professionnelles. Comme le résume Jean-Marc : «Ce n’est pas une question de mode, c’est une question de survie.»