Le 1ᵉʳ juin 2026, Achille Baucher, 27 ans, devait soutenir sa thèse intitulée « Désescalade numérique : recherche-action au sein de l’écosystème grenoblois ». Mais quinze jours plus tôt, le Collège des écoles doctorales, agissant en délégation du président de l’université Grenoble Alpes, lui en a refusé le droit. Motif invoqué : le contenu de la recherche, selon l’administration, ne relevait pas des mathématiques appliquées, discipline officielle d’inscription du doctorant. L’institution estimait que ce travail touchait aux sciences sociales ou à la philosophie, et qu’il aurait dû bénéficier d’un coencadrement par des spécialistes de ces domaines.
Cette décision a provoqué une vive réaction. Car la thèse d’Achille Baucher ne comporte ni équation, ni code, ni algorithme. Elle s’interroge sur l’accroissement continu du numérique dans les vies et sur ses conséquences sociales et écologiques. « Comment lutter contre ce déferlement depuis les laboratoires de recherche en informatique ? » interrogeait le chercheur dans son manuscrit. Une démarche radicalement différente des travaux habituels de l’Institut d’informatique et mathématiques appliquées de Grenoble (Imag), qui valorise des recherches en intelligence artificielle, physique quantique et technologies de pointe.
« Martyr de la Recherche »
Devant le bâtiment du laboratoire, une plaque a été apposée représentant le portrait du jeune homme avec la mention « Achille Baucher, martyr de la Recherche ». Des bougies et des lettres de soutien ont été disposées. Le doctorant lui-même a déclaré : « Je suis prêt à ce que ma carrière s’arrête. » Une phrase qui résume l’enjeu : cette interdiction pourrait compromettre définitivement son parcours académique.
Son directeur de thèse, Romain Couillet, professeur en mathématiques appliquées, a dénoncé « un cas d’abus de pouvoir majeur ». Selon lui, refuser une soutenance à quinze jours de l’échéance alors que la thèse avait passé toutes les étapes de validation – comité de suivi annuel, rapporteurs externes – est « complètement inédit ». Il estime que le motif disciplinaire n’est qu’un prétexte : « Cette thèse ne se limite pas à mesurer l’empreinte carbone du numérique : elle en questionne les fondements, les finalités et les implications politiques dans une université qui encourage de plus en plus les recherches en intelligence artificielle. Forcément, ça ne plaît pas. »
Des liens étroits avec l’industrie
L’université Grenoble Alpes entretient, en effet, des relations privilégiées avec les industriels locaux de la microélectronique, notamment STMicroelectronics et Soitec, spécialisés dans la production de semiconducteurs utilisés pour des applications militaires. « Autour de Grenoble, des entreprises du numérique contribuent à la fabrication d’armes, pourtant on n’en parle jamais », a souligné Romain Couillet. Cet environnement favorise des recherches technologiques très appliquées, en décalage avec la réflexion critique menée par Achille Baucher.
Une soutenance maintenue malgré l’interdiction
Refusant de se plier à la décision universitaire, le doctorant et son jury ont maintenu la soutenance à la date prévue, dans les locaux du laboratoire. Plus d’une cinquantaine de personnes se sont rassemblées devant le bâtiment pour partager un repas vegan préparé par la cantine autogérée la Tambouille. La soutenance « sauvage » s’est déroulée dans une ambiance solidaire, même si sa validité académique reste incertaine.
Cet épisode illustre une tension croissante dans le monde universitaire entre la recherche critique et les orientations techno-scientifiques encouragées par les institutions et leurs partenaires industriels. La question de la liberté académique est désormais posée avec acuité à Grenoble et au-delà.