Un geste de rapprochement sans précédent
La présentation de l’encyclique « Magnifica Humanitas », consacrée à la sauvegarde de la personne humaine à l’ère de l’intelligence artificielle (IA), a pris une dimension inattendue le 15 mai 2026. Le pape Léon XIV a choisi d’associer à cet événement un représentant de l’industrie technologique : Christopher Olah, cofondateur d’Anthropic. Ce dernier, pourtant athée et ancien boursier Thiel, a prononcé un discours au Vatican dans lequel il a reconnu que les laboratoires d’IA, y compris le sien, « opèrent dans un ensemble d’incitations et de contraintes qui peuvent parfois entrer en conflit avec la volonté de bien faire ». Cette présence a immédiatement suscité des critiques, certains y voyant une tentative de « blanchiment vatican » visant à donner une caution morale à une industrie souvent jugée irresponsable.
Une encyclique aux accents critiques mais...
Le texte pontifical lui-même ne ménage pas le secteur. Léon XIV y déclare que l’IA « doit être désarmée » et empêchée de « dominer l’humanité ». Il dénonce les « nouvelles formes d’asservissement global » qu’elle engendre, pointant du doigt les conditions de travail dans les mines de terres rares, où des enfants « travaillent dans des conditions dangereuses ». L’encyclique fustige également l’impunité dont bénéficient les développeurs d’IA grâce à leurs ressources colossales et appelle à « des outils de régulation adéquats ». Pourtant, le choix de Christopher Olah comme interlocuteur privilégié interroge. Anthropic, valorisé à près d’un billion de dollars et sur le point d’entrer en Bourse, est l’un des acteurs les plus influents d’un secteur que le pape entend dénoncer.
Les racines d’une alliance
Cette proximité ne doit rien au hasard. L’Église catholique mène depuis plusieurs années une réflexion sur l’IA, notamment à travers les « Dialogues de Minerve » initiés en 2016 au Vatican, qui ont déjà réuni des figures comme Reid Hoffman et Eric Schmidt. Le pape François, en 2023, avait anticipé les thèmes de l’encyclique actuelle. Plus récemment, des clercs et éthiciens de l’université Santa Clara, en Californie, ont activement cherché des contacts dans l’industrie locale. C’est dans ce cadre que Brian Patrick Green, éthicien, et Brendan McGuire, pasteur, ont rencontré Christopher Olah à l’automne 2025 pour discuter des « questions éthiques et morales de l’IA ». Un voyage au Vatican en janvier 2026 a scellé l’alliance.
Une stratégie critiquée de l’intérieur
Si l’encyclique a reçu des louanges, notamment pour avoir souligné le coût humain et environnemental de l’IA, la méthode employée divise. Un article paru dans The Atlantic note que l’enthousiasme suscité par le texte a probablement « obscurci la plus importante observation de Léon » : l’encyclique ne s’adresse pas seulement aux géants de la tech, mais aussi à leurs consommateurs, qui bénéficient d’un système fondé sur une « main-d’œuvre sous-payée ». En invitant un dirigeant d’Anthropic, le Vatican donne l’impression de vouloir dialoguer avec l’industrie plutôt que de la combattre frontalement, une stratégie que certains jugent naïve, voire contre-productive. Un chroniqueur du Guardian relève que, dans la Silicon Valley, certains estiment que « le pape ne sait pas de quoi il parle ».
Un impact limité mais un dialogue ouvert
Les experts rappellent que « Magnifica Humanitas » n’entraînera pas, à elle seule, un revirement de l’industrie. Pas plus que l’encyclique « Laudato si' » du pape François, en 2015, n’a mis fin à la production d’énergies fossiles, celle de Léon XIV n’empêchera les licenciements pour cause d’efficacité de l’IA ou le développement d’armes autonomes. Son ambition déclarée est de « créer un dialogue » et, peut-être, d’« éveiller un sentiment de honte chez ceux qui construisent l’IA tout en sachant au fond de leur cœur que le résultat pourrait être terrible », selon les termes d’un analyste. Pour l’heure, cette alliance inédite entre la papauté et Anthropic illustre la complexité d’un débat où l’éthique et les intérêts économiques peinent à trouver un terrain d’entente.