Un opéra politique et philosophique
C’est un Mozart de 25 ans, tout sauf superficiel, qui signe en 1782 « L’Enlèvement au sérail ». Commandé comme une bouffonnerie exotique, l’œuvre dépasse le cadre du divertissement oriental pour devenir une ode à la tolérance et à la clémence. Sur une intrigue située dans le palais du pacha Selim, à Constantinople, la jeune Espagnole Constance, sa femme de chambre Blonde et le valet Pedrillo sont retenus captifs. Belmonte, le fiancé de Constance, tente de les délivrer, mais échoue. Alors que la mort les attend, le pacha Selim gracie tous les prisonniers, contrariant Osmin, le gardien brutal qui espérait une vengeance.
Une mise en scène symbolique et une direction musicale colorée
La nouvelle production présentée au Théâtre des Champs-Élysées jusqu’au 12 juin propose un univers où l’orientalisme reste suggéré, jamais imposé. La scène, conçue comme un musée où des sculptures rythment l’action, est traversée par un grand ruban bleu ciel en mouvement, symbole de l’enfermement et de l’oppression. Les gardiens, lunettes noires et allure de mauvais garçons, évoquent les Blues Brothers, tandis que certaines scènes rappellent les illustrations de Tintin dans « Coke en stock ».
À la baguette, Laurence Equilbey dirige l’Insula Orchestra et le chœur Accentus. Fidèle aux instruments d’époque, elle livre une orchestration colorée qui évite la simple « turquerie ». Une singularité notable : la présence d’un bruiteur pour accompagner les récitatifs, évitant aux chanteurs de parler « à sec ».
Une distribution vocale éclatante
La qualité des voix constitue le principal atout de cette production. Jessica Pratt (Constance), Amitai Pati (Belmonte), Manon Lamaison (Blonde) et Brenton Ryan (Pedrillo) mêlent avec justesse les registres d’opera seria et buffa. La basse Ante Jerkunica, dans le rôle d’Osmin, impressionne par sa présence vocale et scénique. Déjà invité des plus grandes salles et festivals internationaux dans le rôle de Sarastro de « La Flûte enchantée », il confirme ici son talent. L’enchaînement des airs, tour à tour virevoltants et émouvants, tient le public en haleine, des colères franches d’Osmin jusqu’au pardon final de Selim.
Une morale que Mozart chérira toute sa vie
Avec ce pardon, Mozart pose une valeur qu’il mettra en scène dans plusieurs œuvres ultérieures, comme « La Clémence de Titus » et « La Flûte enchantée ». Cette clémence, ici portée par un pacha turc, donne à « L’Enlèvement au sérail » sa puissance philosophique, bien au-delà du simple divertissement. Cette production, à la fois fidèle et inventive, redonne à ce « petit » opéra sa véritable dimension.