Un nouveau terme a fait son apparition dans le vocabulaire économique contemporain : le « doom spending ». Désignant un comportement de consommation irréfléchie, sans souci des conséquences financières futures, cette pratique est devenue emblématique des difficultés rencontrées par les jeunes générations dans les pays occidentaux.
L’expression, popularisée à l’automne 2024 par une enquête de la société de technologie financière Credit Karma, décrit un mécanisme d’adaptation face à l’anxiété provoquée par la conjoncture économique et l’actualité mondiale. Selon cette étude, 27 % des Américains déclarent se livrer au « doom spending » pour gérer leur stress. Ce taux grimpe à 37 % chez les membres de la génération Z et à 39 % chez les millennials.
Un symptôme d’un malaise générationnel
Ce phénomène s’inscrit dans un cycle de discours plus large. Sean Monahan, auteur d’un article sur le sujet, établit un parallèle avec les critiques adressées il y a une décennie aux millennials, accusés de dilapider leur argent dans des « toasts à l’avocat », une dépense alors présentée comme la cause de leur difficulté à accéder à la propriété. Aujourd’hui, c’est au tour de la génération Z d’être stigmatisée, notamment après les propos virulents de l’homme d’affaires et personnalité télévisuelle Kevin O’Leary, qui a fustigé leurs « déjeuners à 28 dollars ».
Pour Monahan, le « doom spending » est révélateur d’un sentiment plus large d’effondrement des perspectives d’avenir. « Si tout le monde dépense comme s’il n’y avait pas de lendemain, il n’y aura probablement pas de lendemain », écrit-il, suggérant que ce comportement, loin d’être une simple frivolité, constitue une prophétie autoréalisatrice.
Une réponse à l’incertitude systémique
Le « doom spending » ne se réduit pas à un acte de consommation individuel ; il est le symptôme d’une anxiété collective. L’instabilité économique persistante, les crises géopolitiques et un sentiment général d’impuissance face à un avenir jugé sombre poussent une partie de la population, et en particulier les jeunes, à privilégier la satisfaction immédiate plutôt que l’épargne ou l’investissement à long terme.
Ce cycle de dépenses compulsives, alimenté par la peur, a des conséquences potentiellement désastreuses sur la santé financière personnelle. En sacrifiant leur épargne, les « doom spenders » aggravent leur propre précarité future, renforçant ainsi le cercle vicieux de l’angoisse et de la consommation irraisonnée.
Un changement de paradigme économique et social
Au-delà des données chiffrées, le phénomène interroge la pérennité du modèle de consommation et le lien social. La quête d’expériences et de biens matériels comme unique échappatoire à l’anxiété révèle un déficit de perspectives et de projets collectifs. Le « doom spending » est ainsi un indicateur de la défiance envers les institutions et les promesses de progrès économique.
Les implications pour l’économie sont significatives. Si une partie croissante de la population privilégie la dépense immédiate à l’épargne, la stabilité financière des ménages est compromise, ce qui peut à terme affaiblir la consommation globale ou conduire à des crises d’endettement. Les pouvoirs publics et les acteurs économiques sont confrontés à un défi : répondre à cette anxiété ambiante pour restaurer une confiance dans l’avenir.
En conclusion, le « doom spending » est plus qu’une mode passagère ou un simple fait divers économique. Il est le révélateur d’un profond malaise générationnel et d’une crise de sens face à un futur hypothéqué. Comprendre ses racines sociétales est essentiel pour envisager des réponses qui ne se limitent pas à des injonctions à la responsabilité individuelle.