Symbole vivant de la diversité culturelle française, la librairie indépendante traverse une tempête sans précédent. Pris en tenaille par la baisse durable du nombre de lecteurs, l'inflation et la concurrence des géants du commerce en ligne, nombre d'établissements vacillent. Le constat, dressé lors des Rencontres nationales de la librairie début juin à Rennes, est alarmant : la situation ne cesse de se détériorer depuis 2024.

« Ça devient très, très dur », résume Amanda Spiegel, gérante de la librairie Folies d'encre à Montreuil et vice-présidente du Syndicat de la librairie française (SLF). À l'appui de ce constat, des données chiffrées illustrent l'ampleur du phénomène. Selon le Centre national du livre (CNL), le nombre annuel de fermetures de librairies a doublé depuis 2023, passant de 30 à 40 par an à 60 à 75 actuellement.

Un recul massif de la lecture

Au cœur des difficultés, l'érosion de la pratique de la lecture. Une étude menée par l'Observatoire société & consommation (ObSoCo) auprès de 4 000 personnes révèle que 24 % des Français âgés de 18 à 75 ans déclarent acheter moins de livres qu'auparavant, contre seulement 19 % qui en achètent davantage. Surtout, la proportion de non-acheteurs – ceux qui n'acquièrent pas plus d'un livre par an – a bondi de 22 % en 2019 à 33 % en 2024.

Interrogés par les libraires eux-mêmes, ces anciens clients évoquent deux motifs principaux : la contrainte budgétaire, qui les conduit à emprunter en bibliothèque ou à utiliser des boîtes à livres, et un manque de concentration, les séries ou les réseaux sociaux ayant remplacé la lecture comme loisir principal.

Des ventes en berne, des marges qui fondent

Les chiffres du marché confirment cette tendance. Tous circuits confondus, 307 millions d'exemplaires ont été vendus en 2025, soit un recul de 2,5 % sur un an et de 13,8 % depuis 2021. En valeur, le chiffre d'affaires total a atteint près de 4 milliards d'euros, en baisse de 1,5 % sur un an et de 4,6 % depuis 2021. La hausse des prix n'a donc pas compensé la chute des volumes.

Pour les librairies indépendantes, la tendance est plus sévère encore. Leurs ventes en magasin ont chuté de 3 % en valeur en 2025, et jusqu'à 4,5 à 5 % hors de la région parisienne. Dans 30 % des plus petits établissements – ceux dont le chiffre d'affaires annuel est inférieur à 300 000 euros –, la baisse a dépassé 10 % sur un an. À Tonnerre, dans l'Yonne, la libraire Camilla Patruno a vu son chiffre d'affaires s'effondrer de 40 % en janvier 2026, une chute qu'elle qualifie de « violente ».

Des faillites en cascade

Plusieurs acteurs majeurs du secteur ont déjà cédé sous la pression. Après le réseau Gibert, le groupe Nosoli, propriétaire du Furet du Nord à Lille et de 18 autres librairies, a demandé son placement en redressement judiciaire fin mai. Les enseignes lyonnaises Decitre et montpelliéraine Sauramps connaissent également des difficultés. Dans les Landes, la librairie La Rêverie, ouverte en 2021 dans l'euphorie post-Covid, a été placée en redressement judiciaire. À Nice, la librairie féministe Les Parleuses a fermé après huit ans d'activité.

Des appels aux pouvoirs publics

Face à cette dégradation, les libraires indépendants multiplient les interpellations. Le SLF et les représentants de la profession demandent des mesures de soutien, notamment un renforcement de la régulation des plates-formes en ligne et un allègement des charges. La hausse des coûts fixes (loyers, énergie, transport) conjuguée à l'érosion des marges rend de plus en plus difficile l'équilibre économique de ces commerces de proximité. Alors que la France comptait encore 3 400 librairies indépendantes, le spectre d'une hémorragie se précise, menaçant ce que beaucoup considèrent comme l'un des derniers piliers de l'exception culturelle française.