Lors d'une conférence de presse tenue ce vendredi à Francfort, Christine Lagarde a annoncé une réforme historique du cadre de pilotage monétaire de la Banque centrale européenne (BCE). Désormais, les taux directeurs ne seront plus déterminés par les projections d'inflation, mais par un « indice composite d'emploi » incluant le taux de chômage, le taux d'activité et la volatilité des salaires. Cette décision, prise à l'unanimité du conseil des gouverneurs, marque une rupture nette avec les dogmes de la banque centrale et a immédiatement provoqué une onde de choc sur les marchés obligataires.
Un changement de paradigme monétaire
Jusqu'ici, la BCE ajustait ses taux pour maintenir l'inflation autour de 2 %. Avec ce nouveau mécanisme, l'institution renonce à cet objectif unique pour adopter une « approche duale » où l'emploi devient le critère prééminent. « Nous ne pouvons plus sacrifier l'emploi sur l'autel de la stabilité des prix quand l'économie réelle souffre », a déclaré Mme Lagarde. Concrètement, toute hausse du chômage au-delà d'un seuil défini (actuellement fixé à 5,5 % dans la zone euro) déclenchera automatiquement une baisse des taux, indépendamment du niveau d'inflation.
Les économistes sont partagés. D'un côté, certains saluent une « audace keynésienne » qui pourrait réduire la persistance d'un chômage élevé en Europe du Sud. De l'autre, des voix s'élèvent pour dénoncer un « abandon de la crédibilité anti-inflationniste ». « La BCE ouvre une boîte de Pandore », a réagi un économiste en chef d'une grande banque d'affaires, sous couvert d'anonymat. « Si l'inflation repart, la banque centrale se retrouvera piégée : soit elle viole son propre mandat en relevant les taux, ce qui fera monter le chômage, soit elle laisse filer les prix et les salaires s'emballent. »
Réactions politiques immédiates
À Berlin, le gouvernement allemand a fait part de sa « profonde préoccupation ». Le ministre des Finances a convoqué une réunion d'urgence avec les représentants de la Bundesbank, qui aurait voté contre la réforme mais aurait été mise en minorité. « Nous craignons une déstabilisation des marchés obligataires et une remontée des spreads sur la dette des pays du Sud », a-t-il déclaré dans un communiqué.
En France, la présidence a au contraire salué une « décision courageuse et cohérente avec la nécessité de soutenir le pouvoir d'achat des ménages ». Le ministre de l'Économie a estimé que ce nouveau cadre « protège mieux les travailleurs que le carcan des objectifs d'inflation ».
Les marchés en émoi
Sur les marchés financiers, la réaction a été immédiate et brutale. Le rendement de l'Obligation assimilable du Trésor (OAT) française à 10 ans a bondi de près de 30 points de base pour atteindre 4,2 %, tandis que le Bund allemand progressait de 15 points. L'euro a perdu 1,2 % face au dollar, les investisseurs anticipant une période prolongée de taux bas. « Ce changement de régime monétaire est si radical que les courtiers ne savent plus comment valoriser les actifs », a commenté un trader parisien.
Un calendrier précis mais des zones d'ombre
La BCE a indiqué que les nouveaux indicateurs d'emploi seraient publiés mensuellement et que le prochain ajustement de taux, prévu pour la réunion de septembre, sera le premier à appliquer cette règle. Si l'indice d'emploi composite passe sous le seuil de déclenchement, la BCE procédera à une baisse de 25 points de base. La question des modalités de sortie de ce nouveau régime reste floue : aucun critère objectif n'a été défini pour un éventuel retour à une politique monétaire conventionnelle.
Un précédent contesté mais suivi de près
Cette réforme intervient dans un contexte où plusieurs banques centrales (dont la Réserve fédérale américaine) se sont éloignées de leurs objectifs d'inflation ces dernières années, mais aucune n'était allée aussi loin dans la redéfinition de son mandat. La BCE devient ainsi la première grande banque centrale à adopter officiellement un objectif d'emploi comme pilier central de sa politique monétaire. Les prochains mois seront décisifs pour juger de l'efficacité, mais aussi des risques, de cette expérience inédite.