La concentration des richesses au sommet de l'échelle mondiale n'a jamais été aussi rapide. La fortune cumulée des milliardaires de la planète s'élève désormais à 20 100 milliards de dollars, soit l'équivalent de près d'un cinquième de la production économique annuelle mondiale. Cette somme a plus que quadruplé en quinze ans : alors qu'elle atteignait 4 500 milliards de dollars en 2011, elle était passée à 14 200 milliards en 2024, avant d'exploser de 40 % en seulement deux exercices.

Ces chiffres ont été établis par Gabriel Zucman, économiste français directeur de l'Observatoire international de la fiscalité, un organisme de recherche soutenu par l'Union européenne. Ils reflètent plusieurs tendances lourdes de l'économie contemporaine : la domination croissante d'une poignée d'entreprises technologiques leaders dans le développement de l'intelligence artificielle, la baisse persistante de la part des revenus allant aux salariés, et le creusement des inégalités destinées à se transmettre aux générations futures.

Les États-Unis au cœur de la dynamique

Près d'un tiers des quelque 3 000 milliardaires recensés dans le monde résident aux États-Unis. C'est également dans ce pays que pourrait émerger le premier trillionaire de l'histoire, Elon Musk, en fonction du résultat de l'introduction en Bourse de sa société SpaceX, prévue pour le vendredi 12 juin 2026. La valorisation attendue de l'entreprise le premier jour de cotation est fixée à 1 770 milliards de dollars. Avec 42 % du capital, M. Musk pourrait voir sa fortune personnelle franchir le seuil des 1 000 milliards de dollars en une séance.

La hausse spectaculaire de la fortune des ultra-riches aux États-Unis coïncide avec des modifications importantes du code fiscal fédéral intervenues au cours de la dernière décennie. Selon les analyses disponibles, ces réformes ont surtout profité aux familles les plus aisées et aux actionnaires, tout en renforçant l'influence politique des grandes fortunes.

L'IA et la Bourse, moteurs de l'enrichissement

L'une des causes principales de cette accélération est l'essor de l'intelligence artificielle. Ce secteur a attiré des milliers de milliards de dollars d'investissements vers un petit nombre de sociétés technologiques. Nvidia, Apple, Microsoft, Alphabet, Meta et Taiwan Semiconductor Manufacturing Company pèsent chacune plus de 1 000 milliards de dollars en Bourse. Leurs fondateurs et premiers investisseurs captent l'essentiel des plus-values.

Le marché boursier joue un rôle central dans la mécanique de l'enrichissement milliardaire. Les profits records réalisés sur les actions sont captés de manière disproportionnée par la frange la plus riche de la population. Aux États-Unis, le 1 % des foyers les plus aisés détient la moitié de l'ensemble des actions. Le 0,1 % supérieur — environ 135 000 foyers — possède pour 13 700 milliards de dollars de titres, soit près du double des 7 100 milliards détenus par les 90 % les moins fortunés, qui représentent pourtant quelque 115 millions de foyers. Si les plans d'épargne retraite comme les 401(k) permettent à une partie des Américains de bénéficier de la hausse des cours, l'écart demeure colossal.

La part des travailleurs en déclin

Pendant que les milliardaires voient leur richesse gonfler, les travailleurs reçoivent une part décroissante de la richesse créée par les économies nationales. Le rendement des actifs financiers a historiquement été supérieur à celui des salaires, mais l'écart s'est creusé depuis le début des années 2000. Plusieurs facteurs expliquent cette évolution : l'affaiblissement du pouvoir de négociation des syndicats, le déploiement de l'automatisation et de l'intelligence artificielle — qui peuvent remplacer la main-d'œuvre —, la délocalisation d'activités manufacturières vers des pays comme la Chine, et des politiques fiscales qui taxent les salaires beaucoup plus lourdement que les revenus du capital.

Un autre phénomène est l'émergence de ce que David Autor, économiste au Massachusetts Institute of Technology et codirecteur du Stone Center on Inequality and Shaping the Future of Work, qualifie de « entreprises superstar ». Ces géants qui dominent leurs secteurs ont fait basculer l'équilibre des forces dans l'économie, permettant aux propriétaires du capital d'accaparer une part croissante des bénéfices au détriment des salariés. Ces entreprises peuvent également agir comme des monopoles pour fixer les prix, comprimer les salaires et les avantages sociaux, ou imposer des conditions de travail difficiles.

David Autor a déclaré que « la largesse des milliardaires corrompt fondamentalement le processus politique », jugeant cette situation profondément corrosive pour la démocratie.

Un débat sur l'ampleur des inégalités

Mesurer précisément les inégalités reste un exercice complexe. Il existe d'importantes controverses sur l'étendue exacte de l'écart entre les plus riches et les plus pauvres, ainsi que sur le degré de diminution de la part du travail dans le revenu national. Toutefois, un large consensus se dégage parmi les économistes spécialistes du sujet : les plus fortunés distancent le reste de la population à un rythme inédit. La concentration du patrimoine au sommet, mesurée par la part des 0,0001 % les plus riches dans le produit intérieur brut mondial, n'a jamais été aussi élevée.