L’annonce par la National Science Foundation (NSF) de son intention de décommissionner l’Ocean Observatories Initiative (OOI), un réseau de quelque 900 instruments scientifiques déployés dans les océans Pacifique et Atlantique, provoque une vive inquiétude en Alaska. Ce réseau, dont l’installation a coûté près de 368 millions de dollars, fournissait en temps réel des informations sur la chimie de l’eau, les vagues, la température, la salinité et d’autres paramètres océaniques. Pour les scientifiques, les gestionnaires des pêcheries, les planificateurs des risques côtiers et même l’armée, ces données étaient devenues indispensables.
L’Alaska, premier État producteur de poisson des États-Unis, est confronté à un réchauffement deux fois plus rapide que la moyenne mondiale. Son industrie de la pêche commerciale, évaluée à 5,3 milliards de dollars et employant près de 42 000 personnes, est directement menacée. La perte de la station océanographique Papa, située dans le golfe d’Alaska par près de 4 270 mètres de fond, prive l’État d’un de ses rares instruments de mesure en continu des changements océaniques.
« Nous sommes en pleine crise des saumons, effondrement des populations de crabes et vagues de chaleur marines répétées, et cette décision supprime les données sur lesquelles nous nous appuyons pour comprendre ce qui se passe et gérer ces pêcheries », a déclaré Michelle Stratton, directrice exécutive de la Alaska Marine Community Coalition.
Pour justifier ce retrait, Cassandra Eichner, porte-parole de la NSF, a indiqué que la décision « s’inscrit dans la stratégie plus large de la NSF d’une approche plus agile, afin de prioriser le soutien aux priorités scientifiques en évolution et aux technologies émergentes, ainsi qu’une gestion intelligente du cycle de vie au sein de son portefeuille d’infrastructures de recherche ». Elle a ajouté que toutes les données déjà collectées resteront accessibles et que la NSF demeure engagée en faveur des sciences océaniques.
Des conséquences pour la sécurité côtière
Au-delà de l’industrie de la pêche, la disparition du réseau OOI pourrait avoir des répercussions sur la sécurité des communautés côtières de l’Alaska. L’État a récemment subi de violentes tempêtes, notamment le typhon Halong, qui a largement détruit les villages de Kipnuk et Kwigillingok en octobre dernier, contraignant plus de 1 000 habitants, en majorité Yupiks, à évacuer vers Anchorage. L’absence de données océanographiques en temps réel complique la prévision de ces phénomènes extrêmes.
Carol Janzen, océanographe à l’Alaska Ocean Observing System, a comparé la perte des informations de la station Papa à « conduire sur une autoroute sombre sans phares ».
Un lien avec des orientations politiques
Des critiques établissent un parallèle entre cette décision et le projet conservateur « Project 2025 », élaboré par la Heritage Foundation et partiellement mis en œuvre sous l’administration Trump. Ce document qualifiait la recherche océanique et atmosphérique parrainée par l’État de source régulière d’« alarmisme climatique », en particulier au sein de la NOAA et de ses agences.
Rick Thoman, spécialiste du climat à l’Université d’Alaska Fairbanks, qui a passé 30 ans au National Weather Service, a souligné que les océans comptent parmi les régions les moins explorées et comprises de la Terre. Le réseau OOI permettait de sonder les profondeurs, pas seulement la surface. « La valeur de ce réseau est que vous obtenez des informations océanographiques sur toute la colonne d’eau », a-t-il expliqué.
Alors que l’Alaska fait face à des vagues de chaleur marines intenses et à des effondrements de populations d’espèces comme le saumon royal et le crabe des neiges, la perte de ces données de surveillance en profondeur est jugée particulièrement préoccupante par les scientifiques et les gestionnaires.