Les lecteurs qui ont découvert Maggie O’Farrell avec « Hamnet » retrouvent dans son nouvel ouvrage une ambition narrative décuplée. « Land » s’ouvre en 1865 sur une péninsule irlandaise battue par les pluies, alors que le pays panse encore les plaies de la Grande Famine. L’autrice y suit le destin de Tomás, géomètre employé par l’administration anglaise, et de son fils Liam, âgé de dix ans.

Un métier au service de l’occupant

Tomás arpente les terres avec des chaînes d’arpenteur et des jalons. Sa mission officielle consiste à réviser les cartes de l’Ordnance Survey, l’organisme cartographique britannique. Mais les autorités anglaises ont aussi besoin de lui pour un motif plus politique : elles ne peuvent obtenir des locuteurs irlandais les noms des lieux ni déterminer les limites des propriétés sans passer par un interprète. Tomás se retrouve ainsi à démêler des légendes locales complexes et des toponymes obscurs afin de produire une carte exploitable. Il tient cependant à y faire figurer les stigmates de la famine – maisons abandonnées, cimetières –, une volonté qui le place en tension avec les « redcoats », les soldats anglais.

Un roman qui traverse l’Empire

L’intrigue ne se limite pas à la péninsule du Kerry, que l’autrice évoque sans la nommer explicitement (il pourrait s’agir de Dunmore Head). Le récit emmène le lecteur à Dublin, Rome, Québec et Kerala, élargissant la toile familiale à deux générations tout en faisant des sauts temporels vers l’amont et l’aval. L’écrivaine a puisé dans l’histoire de son arrière-arrière-grand-père, qui travaillait lui aussi pour l’Ordnance Survey en Irlande peu après la Grande Famine. Dans une courte note liminaire, elle confie s’être demandée « ce qu’aurait été le fait de réviser les cartes à ce moment-là, d’enregistrer et de consigner la dévastation survenue ».

Une genèse sur les rails

La phrase d’ouverture du roman – « Son père était un homme de peu de mots » – est venue à O’Farrell lors d’un trajet en train entre Belfast et Dublin. Cette ligne a constitué la porte d’entrée de l’histoire. Le récit mêle mythologie et folklore irlandais à la trame historique, un procédé qui ancre l’œuvre dans la tradition littéraire de l’île tout en offrant une réflexion sur la mémoire et l’effacement.

Un regard sur la perte

Comme dans ses précédents romans, Maggie O’Farrell aborde les thèmes de la souffrance et de la perte. La Famine de 1845-1852, qui a décimé la population irlandaise et provoqué une émigration massive, constitue la toile de fond du livre. À travers le travail de cartographie, l’autrice interroge la manière dont un territoire peut porter les traces d’un traumatisme collectif et dont les puissances coloniales instrumentalisent la connaissance du terrain. Le roman, déjà salué par la critique pour son ampleur, confirme l’attrait de l’écrivaine pour les fresques historiques intimes.