L'effort de guerre russe pèse lourdement sur les finances publiques. Selon des données officielles publiées ces dernières semaines, le Fonds de bien-être national (NWF) de la Fédération de Russie a enregistré une perte colossale de 64 milliards de dollars. Parallèlement, les réserves d'or détenues par la Banque centrale ont fondu de 65 % depuis le début de l'invasion de l'Ukraine.

Ces chiffres, rendus publics par le ministère des Finances russe, illustrent l'érosion rapide des amortisseurs financiers du pays. Le NWF, créé pour absorber les excédents pétroliers et garantir les pensions, a été massivement sollicité pour combler les déficits budgétaires croissants liés aux dépenses militaires. Sa valeur totale est passée de près de 200 milliards de dollars à environ 130 milliards, soit une contraction de près d'un tiers.

L'or comme variable d'ajustement

La Banque centrale de Russie a également dû puiser dans ses stocks d'or, qui servaient de filet de sécurité face aux sanctions occidentales. Les avoirs en or, qui représentaient environ 22 % des réserves totales en 2022, ont chuté de 65 % en valeur. Cette vente massive a permis de soutenir le rouble et de financer les importations, mais elle réduit considérablement la marge de manœuvre de Moscou en cas de nouvelle crise financière.

Vers un prélèvement sur l'épargne des ménages ?

Face à cette situation, le gouvernement russe explore des pistes de financement alternatives. Plusieurs responsables économiques proches du Kremlin ont évoqué la possibilité de mobiliser l'épargne des particuliers, qui dépasse 50 000 milliards de roubles (environ 540 milliards de dollars). Des projets de loi discutés au sein de l'administration prévoiraient la création d'un mécanisme de prélèvement obligatoire ou d'un emprunt forcé, sous des formes encore à définir.

Selon des sources proches du ministère des Finances, l'idée d'un « prêt patriotique » ou d'une taxation exceptionnelle des dépôts bancaires a été remise sur la table. Les autorités miseraient sur un taux d'intérêt attractif pour convaincre les épargnants, mais la possibilité d'une mesure coercitive n'est pas exclue si les besoins de financement s'aggravent.

Une épée de Damoclès sur l'économie réelle

Ces annonces suscitent l'inquiétude des analystes. Pour les experts en économie russe, un prélèvement forcé sur l'épargne risquerait de provoquer une panique bancaire et de saper la confiance dans le système financier. La population russe, déjà éprouvée par l'inflation et la baisse du pouvoir d'achat, pourrait retirer massivement ses liquidités, ce qui aggraverait la pression sur les banques.

Par ailleurs, la fuite des capitaux s'accélère : des données non officielles suggèrent que des sommes importantes ont été transférées à l'étranger depuis le début de l'année. Le gouvernement cherche donc à verrouiller les circuits financiers intérieurs avant que l'épargne ne s'évapore.

Un contexte budgétaire sous tension

Le budget russe pour 2025 prévoit une hausse de 30 % des dépenses militaires par rapport à 2024, portant la part de la défense à près de 40 % des dépenses totales. Les recettes pétrolières et gazières, bien qu'en demi-teinte en raison des plafonds de prix et de l'embargo partiel, restent cruciales mais insuffisantes. Le déficit budgétaire devrait atteindre 2 à 3 % du PIB, un niveau que Moscou peine à financer sans puiser dans ses réserves ou s'endetter.

Les marchés obligataires russes montrent des signes de tension : les rendements des emprunts d'État à long terme ont grimpé, reflétant une prime de risque accrue. La Banque centrale, qui a maintenu son taux directeur à un niveau élevé (21 %), tente de juguler l'inflation sans étouffer l'activité économique.

Quelles options pour le Kremlin ?

Plusieurs scénarios sont envisagés par les économistes. Le premier consisterait à lancer un emprunt obligatoire indexé sur l'inflation, une méthode déjà utilisée par la Russie pendant la Première Guerre mondiale. Le deuxième serait une taxe exceptionnelle sur les dépôts bancaires supérieurs à un certain seuil, qui rapporterait plusieurs centaines de milliards de roubles. Le troisième, plus radical, serait une conversion forcée des dépôts en titres d'État à long terme.

Aucune de ces options n'a encore été officiellement annoncée, mais les discussions s'intensifient au sein du gouvernement. Le porte-parole du président russe a récemment déclaré que « toutes les options sont sur la table » pour assurer le financement des besoins prioritaires de l'État, sans donner plus de détails.

Un signal pour les partenaires internationaux

Cette situation de détérioration des finances publiques russes est observée de près par les chancelleries occidentales. Pour les analystes, elle indique que les sanctions économiques commencent à produire leurs effets à moyen terme, même si la Russie a jusqu'ici réussi à éviter un effondrement. La capacité de Moscou à financer sa machine de guerre à long terme dépendra de sa faculté à maintenir la cohésion sociale malgré des sacrifices imposés aux citoyens.

Le prélèvement sur l'épargne, s'il était confirmé, constituerait un tournant politique majeur dans un pays où l'épargne est traditionnellement considérée comme un sanctuaire. Reste à savoir si le Kremlin franchira ce pas ou trouvera d'autres expédients pour boucler ses fins de mois.