À moins d'un mois du début du Hajj, le grand pèlerinage annuel des musulmans vers La Mecque, les inquiétudes géopolitiques refont surface. Dans un contexte de tensions exacerbées entre l'Iran et l'Arabie saoudite, l'organisation de cet événement rassemblant des millions de fidèles se heurte à des obstacles diplomatiques et sécuritaires.
Annalisa Cappellini, analyste spécialiste du Moyen-Orient interrogée par BFM Business, décrypte les défis posés par la tenue du Hajj en 2026. La question centrale, selon elle, est celle de la participation des pèlerins iraniens. En 2025, un différend portant sur les conditions de sécurité et les accès aériens avait déjà réduit le quota alloué à Téhéran, provoquant la colère des autorités iraniennes.
"L'Iran réclame des garanties supplémentaires pour la protection de ses ressortissants et la liberté de mouvement de ses vols charter. Ryad, de son côté, invoque des impératifs de contrôle aux frontières et la nécessité d'une coordination sanitaire optimale", explique Cappellini. Ces négociations, menées sous la médiation de l'Organisation de la coopération islamique, n'ont pour l'heure abouti à aucun accord définitif.
Au-delà du dossier iranien, l'experte pointe plusieurs facteurs aggravants. L'afflux massif de pèlerins, estimé cette année à plus de 2,5 millions de personnes, nécessite une infrastructure logistique colossale. "Les autorités saoudiennes ont investi des milliards de dollars dans des projets de modernisation des lieux saints, notamment la construction de nouvelles zones de prière climatisées et l'amélioration des réseaux de transport. Mais ces travaux, bien qu'impressionnants, ne suffisent pas à dissiper toutes les craintes", détaille-t-elle.
Des risques de contagion sanitaire
La pandémie de Covid-19, bien que maîtrisée, continue d'influencer les protocoles. L'Arabie saoudite impose toujours une vaccination obligatoire contre plusieurs maladies et un système de bracelets connectés pour suivre les déplacements des fidèles. Ces mesures, présentées comme des outils de sécurité sanitaire, sont perçues par certaines communautés comme une intrusion dans la liberté religieuse.
"Le wahhabisme, version rigoriste de l'islam en vigueur dans le royaume, impose aussi des codes très stricts. Les femmes non accompagnées restent soumises à des restrictions, ce qui suscite des critiques dans plusieurs pays musulmans", rappelle Cappellini.
L'ombre du terrorisme
Les services de renseignement redoutent également des tentatives d'attentat. En 2024, une attaque à la voiture bélier avait visé un bus de pèlerins près de Médine, faisant 15 morts. Depuis, les forces de sécurité saoudiennes ont renforcé les contrôles, installé des drones de surveillance et déployé des unités antiterroristes. Les États-Unis et le Royaume-Uni ont proposé une assistance technique, mais l'Iran y voit une ingérence occidentale.
"Le Hajj est un enjeu de soft power majeur pour Ryad. Le royaume veut montrer qu'il est capable de garantir un pèlerinage sûr et moderne, face à la concurrence de l'Iran qui promeut son propre modèle de pèlerinage chiite à Najaf et Kerbala", analyse la spécialiste.
Quel avenir pour le dialogue ?
Malgré les tensions, des canaux diplomatiques restent ouverts. Une réunion des ministres des Affaires étrangères des pays membres de l'OCI est prévue début juin pour tenter de trouver un compromis. En attendant, les familles iraniennes attendent de savoir si leurs proches pourront accomplir l'un des cinq piliers de l'islam.
"Chaque année, la question du Hajj devient un baromètre des relations entre l'Iran et l'Arabie saoudite. En 2026, plus que jamais, l'organisation de ce pèlerinage sera scrutée de près, non seulement pour sa dimension religieuse, mais aussi pour ce qu'elle révèle des rapports de force régionaux", conclut Annalisa Cappellini.