Une condamnation attendue pour un parcours hors norme

La cour d’assises a rendu son verdict ce jeudi : Camille F., une femme aujourd’hui âgée d’une quarantaine d’années, est condamnée à douze ans de réclusion criminelle. Elle était poursuivie pour avoir rejoint, en 2013, l’organisation terroriste État islamique en Syrie, accompagnée de ses deux enfants en bas âge. Ingénieure diplômée d’une grande école et épidémiologiste de formation, elle faisait partie de ces profils rares — considérés comme singuliers par les experts — qui ont choisi de se rallier au djihad armé.

Du laboratoire au califat

Avant son départ, Camille F. menait une carrière prometteuse dans la recherche en santé publique. Spécialisée en épidémiologie, elle avait travaillé sur des programmes de prévention sanitaire. Rien, dans son environnement familial ou social, ne laissait présager une radicalisation violente. Selon les éléments présentés au cours du procès, c’est par le biais de lectures idéologiques en ligne qu’elle aurait adhéré à une vision rigoriste de l’islam, puis à la propagande djihadiste. Elle a quitté la France pour la Syrie avec ses deux enfants, alors âgés de quelques mois et de deux ans, afin de vivre sous le régime de l’État islamique. Sur place, elle a épousé un combattant français, lui-même membre de l’organisation.

Une figure intellectuelle dans les rangs de Daech

Ce qui distingue Camille F. de nombreuses autres recrues, c’est sa formation scientifique de haut niveau. Les enquêteurs ont souligné qu’elle n’avait pas été recrutée par un réseau de filières physiques, mais qu’elle avait effectué seule les démarches logistiques et administratives. Une fois en Syrie, elle n’a pas occupé de poste combattant mais a été affectée, selon les témoignages recueillis, à des tâches de soutien logistique et de soins, mettant parfois à profit ses compétences médicales dans les zones sous contrôle du groupe terroriste.

Des années de détention et un procès suivi

Capturée par les forces kurdes en 2019 lors de la chute du dernier réduit territorial de l’organisation, elle a été transférée dans un camp de détention dans le nord-est de la Syrie. Rapatriée en France en 2023, elle a été mise en examen et placée en détention provisoire. Lors de son procès, qui s’est ouvert en mai 2026 devant la cour d’assises spécialement composée, son avocat a plaidé une adhésion idéologique sincère mais non violente, soulignant qu’elle n’avait jamais participé à des actes de combat ni endossé de responsabilité militaire. Le parquet avait requis quatorze ans de réclusion, estimant que son intelligence et sa détermination en faisaient une recrue de choix pour l’organisation, et que son départ avec ses enfants constituait une circonstance aggravante.

Débats autour de la responsabilité pénale

Le cas de Camille F. a relancé le débat sur la qualification des « femmes de djihadistes » et des profils intellectuels ayant rejoint Daech. Les juges ont retenu les charges d’association de malfaiteurs terroriste criminelle et de séjour en zone djihadiste. La défense a contesté la qualification d’acte terroriste direct, affirmant que son rôle était exclusivement civil et humanitaire dans les zones tenues par le groupe. La cour, tout en reconnaissant une adhésion idéologique forte, a estimé que la durée de son engagement et le fait d’avoir exposé ses enfants à un conflit armé justifiaient une peine lourde. À l’annonce du verdict, Camille F. est restée impassible, tandis que ses proches, présents dans la salle, ont exprimé leur soulagement que la peine ne soit pas maximale.

Un symbole des filières françaises

Cette affaire illustre la diversité des profils ayant transité par les filières djihadistes françaises vers la Syrie et l’Irak entre 2011 et 2015. Sur les centaines de ressortissants partis, une partie minoritaire était composée de femmes diplômées ou de cadres, souvent converties ou radicalisées dans un cadre privé. Camille F., par son parcours intellectuel, incarne cette frange atypique qui interroge les services de renseignement et les spécialistes de la déradicalisation. Sa condamnation à douze ans de prison ferme, assortie d’une période de sûreté, marque la fin d’un épisode judiciaire hors norme, mais laisse ouvertes les questions sur les motifs profonds d’un tel engagement.