Les bourdons ne se contentent pas de butiner. Une étude parue dans la revue Science démontre que ces insectes peuvent résoudre un problème simple en utilisant un objet comme outil, une forme de cognition avancée que l’on croyait réservée aux primates, aux éléphants ou aux corbeaux. Les résultats remettent en cause l’idée que les insectes agiraient uniquement par instinct ou par essais-erreurs mécaniques.
Des chercheurs de l’université d’Oulu, en Finlande, ont soumis des bourdons à une version adaptée d’un test cognitif centenaire. À l’origine, ce test – connu sous le nom de « problème de la boîte et de la banane » – avait permis de montrer que des chimpanzés pouvaient empiler des caisses pour attraper une banane hors d’atteinte. Dans l’expérience finlandaise, les bourdons devaient faire rouler une petite boule de polystyrène jusqu’à un emplacement précis, puis grimper dessus pour accéder à une fleur artificielle située au plafond d’une enceinte. La fleur contenait une récompense sucrée (eau sucrée).
L’équipe dirigée par le docteur Olli Loukola, écologue comportementaliste, a réalisé plusieurs séries de tests. Dans un premier protocole, un groupe de bourdons avait été entraîné à reconnaître la fleur comme source de nourriture et à savoir que la boule pouvait être déplacée, mais sans jamais leur montrer la solution complète. Ce groupe a résolu le problème bien plus souvent que deux autres groupes – l’un entraîné seulement sur la fleur, l’autre sans aucun entraînement. Les bourdons entraînés sur les deux éléments ont également interagi avec la boule de manière plus efficace et plus structurée.
Pour écarter la possibilité que les insectes aient simplement un goût inné pour faire rouler des objets, les scientifiques ont modifié le dispositif en ajoutant une barrière percée d’une petite ouverture, dissimulant la fleur. Les bourdons devaient faire passer la boule par cette ouverture avant de grimper. Seize des vingt-deux bourdons testés ont réussi la tâche. Une variante avec trois ouvertures n’a pas montré de différence significative entre les groupes entraînés et non entraînés.
Un dernier dispositif comportait deux compartiments invisibles depuis le point de départ. Les bourdons devaient amener la boule dans le bon compartiment, sous la fleur. Vingt-trois des trente bourdons ont réussi, et seize d’entre eux l’ont fait sans placer la boule dans le mauvais compartiment au préalable. Les auteurs précisent que le dispositif ne permettait pas de suivre le regard ou la posture des insectes, ce qui limite l’identification du moment exact de compréhension. Ils appellent à de futures recherches sur la perception des relations de cause à effet chez les bourdons.
Olli Loukola a déclaré que beaucoup de personnes ne réalisent pas que les insectes possèdent un cerveau. « J’espère que ces résultats changeront la vision du monde à ce sujet », a-t-il ajouté. L’étude s’inscrit dans la continuité de travaux antérieurs du même laboratoire montrant que des bourdons peuvent apprendre à coopérer pour résoudre des défis complexes.
Si l’équipe reconnaît que les bourdons auraient pu percevoir des indices visuels partiels dans certains essais, l’expérience constitue selon elle la preuve la plus claire à ce jour qu’un insecte est capable de générer une solution nouvelle et orientée vers un but. Les chercheurs estiment que ces résultats jettent les bases d’une meilleure compréhension de l’intelligence chez les invertébrés.