Les images de rues, de parcs et de bâtiments filmées par les utilisateurs du jeu mobile Pokémon Go ont été réutilisées pour développer un système de navigation par intelligence artificielle destiné à équiper des drones et autres engins militaires. Le modèle, conçu par la société Niantic Spatial, doit être exploité par l'entreprise américaine Vantor, spécialisée dans les technologies spatiales pour la défense.
Cette révélation suscite l'incompréhension parmi les joueurs, qui ignoraient que leurs données pouvaient être détournées à des fins militaires. Floris De Hingh, un passionné néerlandais ayant téléchargé l'application dès sa sortie en 2016, a déclaré : « Je pensais simplement jouer à un jeu. » Il s'est dit « très opposé à la guerre que Trump mène actuellement contre l'Iran ».
Des milliards de scans mis à profit
Depuis une mise à jour de 2021, Pokémon Go propose aux joueurs de scanner des lieux réels appelés PokéStops en échange de récompenses virtuelles. Ces enregistrements, réalisés via la caméra du téléphone, sont téléversés après consentement. Selon les données disponibles, près de 30 milliards de scans ont ainsi été collectés par Niantic, entreprise à l'origine du jeu en partenariat avec Nintendo.
Ces images ont permis d'entraîner un modèle 3D capable de naviguer avec une grande précision en l'absence de signal GPS. Niantic Spatial, filiale issue du développeur initial, est propriétaire de cette technologie.
Un partenariat discret avec un acteur de la défense
Fin 2024, Niantic Spatial et Vantor ont annoncé un accord permettant à ce dernier d'intégrer le système de navigation dans des drones et robots destinés à des applications militaires. Vantor, société spécialisée dans l'intelligence spatiale pour la défense, n'a pas souhaité préciser si les données issues de Pokémon Go seraient directement utilisées. Interrogé, un représentant de Vantor a refusé de confirmer que le modèle déployé avait été entraîné avec ces scans.
Niantic Spatial, de son côté, a confirmé que les scans de Pokémon Go avaient servi à entraîner une « version précoce » du modèle. L'entreprise a affirmé agir de manière éthique et avec le consentement des utilisateurs, ajoutant : « Nous nous engageons à garantir que les produits de Niantic Spatial sont utilisés de manière responsable, dans le respect des droits humains et des principes éthiques. » Interrogée sur le partenariat militaire, elle a déclaré n'avoir « aucune nouvelle information à partager ».
Des questions éthiques soulevées
Jeroen van den Hoven, professeur d'éthique et de technologie à l'université de technologie de Delft, estime que les joueurs ont été « trompés ». Selon lui, « sans la grande quantité de scans de tous ces joueurs, le développement de ce système n'aurait jamais été aussi rapide. Les joueurs ont contribué indirectement, de manière minime mais effective, à des applications militaires. »
Il ajoute que la distinction entre les parties du modèle issues des scans de Pokémon Go et celles provenant d'autres sources est difficile à établir. Tous les modèles d'IA commencent avec des jeux de données qui sont ensuite enrichis par d'autres données, rendant les origines difficiles à tracer.
Van den Hoven considère cet épisode comme un « signal d'alarme » quant à l'utilisation des données personnelles par les géants de la technologie. « Les entreprises n'utilisent pas nécessairement nos données pour améliorer l'éducation ou d'autres aspects de la vie. Il s'agit de gagner de l'argent. Si elles peuvent vendre un jeu de données ou un modèle d'IA à un bon prix, elles le feront. »
Un précédent préoccupant
Cette affaire met en lumière les risques liés à la collecte massive de données à des fins initialement ludiques. Alors que le système de navigation reste la propriété de Niantic Spatial et pourrait être concédé à d'autres clients, des interrogations persistent sur les garde-fous éthiques encadrant ces partenariats. Vantor collabore notamment avec l'armée américaine, ce qui accentue les craintes d'une utilisation en zone de conflit.