Dans son étude annuelle publiée lundi, l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (Sipri) dresse un tableau préoccupant de l’état des arsenaux nucléaires mondiaux. Alors que le nombre total d’ogives continue de diminuer lentement, les neuf puissances nucléaires – Chine, France, Inde, Israël, Corée du Nord, Pakistan, Royaume-Uni, Russie et États-Unis – déploient de plus en plus ces armes sur des systèmes opérationnels, ce qui accroît les tensions et les risques d’escalade.
Les chercheurs estiment qu’au 1er janvier de cette année, le monde comptait au total 12 187 ogives nucléaires, dont environ 9 745 étaient conservées dans des stocks militaires disponibles pour un usage potentiel. Parmi celles-ci, près de 4 012 sont considérées comme déployées sur des missiles ou des aéronefs, et jusqu’à 2 200 sont en état d’alerte élevé, c’est-à-dire qu’elles peuvent être lancées en quelques minutes. La quasi-totalité de ces armes en alerte appartiennent à la Russie ou aux États-Unis, et dans une moindre mesure à la France et au Royaume-Uni.
Une inversion de tendance annoncée
Le Sipri souligne que la baisse globale du stock nucléaire observée depuis la fin de la guerre froide est menacée. « Le rythme du démantèlement ralentit, tandis que le déploiement de nouvelles armes nucléaires s’accélère », indique l’institut dans son communiqué. Cette évolution pourrait, selon lui, inverser la tendance à la réduction des arsenaux dans les années à venir.
Le directeur du Sipri, Karim Haggag, a mis en garde contre la hausse des dangers : « Le plus inquiétant, c’est que même si le nombre d’armes nucléaires diminue, le niveau des dangers et des risques nucléaires augmente. » Il a également pointé l’érosion du contrôle des armements stratégiques, notamment des accords internationaux, et la compétition croissante entre grandes puissances.
La Russie et les États-Unis dominent
Les deux principales puissances nucléaires, les États-Unis et la Russie, détiennent ensemble environ 83 % du stock mondial, avec plus de 5 000 ogives chacun. Leurs programmes de modernisation se heurtent toutefois à des difficultés. Côté américain, le Sipri fait état de retards liés à la planification et au financement, qui risquent d’alourdir les coûts et de ralentir encore le calendrier. Du côté russe, des essais infructueux de missiles balistiques intercontinentaux (ICBM) ont été enregistrés, tandis que les sanctions économiques et les besoins concurrents liés à la guerre en Ukraine semblent affecter le programme.
La Chine accélère sa montée en puissance
La Chine est le pays qui développe le plus rapidement son arsenal. Selon les estimations du Sipri, elle dispose désormais de 620 ogives, contre environ 600 l’année précédente. Le rythme de croissance pourrait lui permettre d’atteindre, d’ici 2030, un nombre d’ICBM équivalent à celui des États-Unis ou de la Russie, en fonction de la structure qu’elle choisira. L’institut note toutefois que même avec 1 000 ogives à cette échéance, elle ne représenterait qu’un quart des stocks américain ou russe.
« L’intensification de la compétition géopolitique constitue une motivation très forte pour que la Chine accroisse sa dépendance aux armes nucléaires », a expliqué Karim Haggag.
Les autres puissances
En Europe, la France maintient un arsenal estimé à 290 ogives et le Royaume-Uni à 225. Le Sipri précise que le stock britannique devrait augmenter à la suite d’une révision de 2021 ayant fixé un plafond plus élevé. De son côté, la France a annoncé qu’elle ne communiquerait plus publiquement la taille de son arsenal, tout en poursuivant la modernisation de ses capacités.
L’Inde a très légèrement accru son arsenal, d’après le Sipri, et continue de développer de nouveaux vecteurs. Son voisin pakistanais a également accumulé des matières fissiles, ce qui pourrait présager une expansion future. Israël, qui maintient une politique d’ambiguïté sur son arsenal, est crédité d’environ 90 ogives ; la construction accrue sur le site du Centre de recherche nucléaire de Negev, près de Dimona, en 2025, pourrait signaler des travaux d’infrastructure à long terme. Enfin, la Corée du Nord aurait assemblé une soixantaine d’ogives, tout en poursuivant le développement de ses capacités pour atteindre son objectif affiché d’une expansion « exponentielle » de son arsenal.
Un abandon des engagements de désarmement
Le chercheur du Sipri Hans Kristensen a dénoncé une tendance lourde : « Les preuves s’accumulent que les États nucléaires mettent de côté, voire abandonnent, leurs engagements de désarmement et qu’ils font plutôt montre de leur force nucléaire. » Le directeur de l’institut a renchéri : « Des voix influentes, y compris certains dirigeants mondiaux, préconisent les armes nucléaires comme une garantie contre une attaque d’un État hostile. Or, rendre la défense nationale et les stratégies de sécurité dépendantes – ou davantage dépendantes – des armes nucléaires pourrait considérablement accroître les risques nucléaires. »