L'idée que l'accumulation de données constitue une « douve » infranchissable (data moat) pour les grandes entreprises technologiques est de plus en plus contestée. Ce concept, qui a longtemps justifié la frénésie de collecte de données dans la Silicon Valley, semble vaciller face aux réalités du marché et aux contraintes réglementaires.
Un avantage surestimé
De nombreux analystes estiment désormais que la possession de gigantesques volumes de données ne garantit pas un avantage concurrentiel durable. Plusieurs facteurs expliquent ce revirement. D'une part, l'accès aux données n'est plus aussi exclusif qu'avant : les données publiques, les jeux de données ouverts (open data) et les partenariats permettent à de nouveaux entrants de se procurer des informations de qualité comparable à celles des géants établis. D'autre part, la valeur marginale d'une donnée supplémentaire diminue rapidement au-delà d'un certain seuil. Les algorithmes d'apprentissage automatique les plus performants n'ont pas nécessairement besoin de quantités infinies de données pour être efficaces ; la qualité et la diversité des données, ainsi que la sophistication des modèles, priment souvent sur la quantité brute.
Des modèles alternatifs émergent
L'écosystème technologique voit émerger des entreprises qui prospèrent sans posséder de gigantesques silos de données propriétaires. Des startups parviennent à concurrencer les acteurs historiques en utilisant des données accessibles publiquement ou en établissant des boucles de rétroaction plus efficaces avec leurs utilisateurs. Par exemple, dans le domaine de l'intelligence artificielle, des modèles open source entraînés sur des données publiques rivalisent avec les modèles propriétaires des grandes entreprises, démontrant que la barrière à l'entrée est moins infranchissable qu'on ne le pensait.
Le cadre réglementaire change la donne
Les régulateurs, en particulier en Europe et dans certaines régions des États-Unis, adoptent des législations qui limitent la capacité des grandes entreprises à verrouiller leurs données. Le Règlement général sur la protection des données (RGPD) en Europe, avec ses exigences en matière de portabilité des données, affaiblit directement l'idée d'une douve de données. En obligeant les entreprises à permettre aux utilisateurs de récupérer et de transférer leurs données, la réglementation réduit les coûts de changement pour les consommateurs et ouvre la voie à une concurrence accrue. De plus, les enquêtes pour abus de position dominante dans le secteur du numérique examinent précisément l'utilisation des données comme barrière à la concurrence.
Conséquences pour l'innovation
La remise en cause du mythe de la douve de données a des implications profondes pour la stratégie d'entreprise et l'innovation. Les startups ne sont plus automatiquement découragées par l'idée d'affronter des géants disposant de vastes réserves de données. L'accent se déplace vers la création de valeur par d'autres moyens : la qualité du produit, l'expérience utilisateur, la fidélisation ou encore l'innovation de modèle économique. Pour les grandes entreprises, cela signifie qu'elles doivent repenser leurs avantages concurrentiels au-delà de la simple accumulation de données, en investissant davantage dans la recherche, le talent et l'écosystème.
Vers une nouvelle donne ?
Si le concept de data moat a pu être une réalité dans les premières années de l'économie numérique, l'évolution de la technologie, des marchés et du droit semble en avoir atténué la portée. La capacité à utiliser intelligemment des données, plutôt qu'à simplement les collecter, devient le nouveau champ de bataille concurrentiel. Les entreprises qui se reposaient sur l'idée que leurs données les rendaient invulnérables pourraient devoir réviser leur stratégie face à un environnement en pleine mutation.