Un changement de cap stratégique
La Chine, jusqu'ici promotrice d'une diffusion large de ses modèles d'intelligence artificielle (IA) via des licences ouvertes, envisage désormais d'en restreindre l'accès à l'étranger. Selon des sources proches des discussions, les autorités chinoises ont mené des concertations avec de grandes entreprises du secteur – notamment Alibaba, ByteDance et Z.ai – afin d'évaluer les moyens de protéger leurs technologies les plus pointues. Ces entretiens, auxquels ont participé le ministère du Commerce ainsi que l'agence nationale de planification, porteraient sur des mesures allant de l'interdiction pure et simple de publication publique à un usage exclusivement domestique.
Aucune décision formelle n'a encore été arrêtée, et les ministères concernés n'ont pas fait de commentaire officiel. Toutefois, les discussions auraient déjà esquissé plusieurs options, dont un contrôle renforcé des transferts de poids de modèles – ces fichiers qui permettent d'exécuter un système d'IA une fois téléchargés. La crainte principale de Pékin est que ces technologies, une fois diffusées, puissent être utilisées par des adversaires ou des acteurs malveillants, voire être retournées contre ses propres intérêts.
Un revirement pour les modèles open-weight
Jusqu'à présent, la stratégie chinoise reposait sur une ouverture généreuse : la plupart des modèles étaient publiés en open-weight, ce qui permettait à n'importe qui dans le monde de les télécharger et de les utiliser gratuitement. Cette approche avait valu à la Chine une forme de « soft power » technologique, séduisant de nombreuses entreprises américaines qui y voyaient une alternative économique aux productions d'OpenAI ou d'Anthropic. Des acteurs comme DeepSeek et Moonshot AI étaient ainsi devenus courants dans les chaînes de travail de la Silicon Valley.
L'abandon potentiel de cette politique marquerait un virage à 180 degrés. Comme le souligne Scott Singer, chercheur au programme Technologie et Affaires internationales du Carnegie Endowment for International Peace, « la Chine va devoir trouver un équilibre entre les bénéfices de l'accès aux marchés mondiaux et la volonté de contrôler une technologie centrale pour la sécurité nationale ». Un pays qui comble son retard ne renonce pas à son principal avantage concurrentiel sans motif grave.
Des préoccupations de sécurité croisées
Ce débat intervient dans un contexte de surenchère sécuritaire entre Washington et Pékin. Les États-Unis ont déjà restreint l'accès à leurs modèles les plus puissants – comme Mythos d'Anthropic et GPT-5.6 d'OpenAI – en raison de leur capacité à détecter des vulnérabilités logicielles. La Chine craint désormais que ses propres modèles de pointe, une fois téléchargés, ne puissent être rappelés ni soumis à des garde-fous ultérieurs, posant des risques similaires. Fin juin, Z.ai avait annoncé que son modèle GLM 5.2 égalait les performances de Mythos en matière de détection de bogues, illustrant l'avancée rapide des capacités chinoises.
Parallèlement, des responsables américains s'inquiètent de l'adoption croissante de ces modèles par des entreprises américaines. Une enquête parlementaire est en cours pour évaluer les risques liés à cette dépendance. En avril, l'administration Trump avait accusé des entités chinoises de mener « des campagnes à l'échelle industrielle » pour copier les systèmes d'IA américains.
Utilisation présumée à des fins de propagande
Un incident récent a attisé les tensions. OpenAI a affirmé qu'une campagne de propagande en anglais – une bande dessinée critiquant le coût énergétique des centres de données – avait été générée via ChatGPT par des utilisateurs liés à une entreprise privée chinoise travaillant pour des responsables provinciaux. L'objectif présumé était de retourner l'opinion américaine contre le déploiement d'infrastructures d'IA. OpenAI a banni les comptes suspects, et la campagne semble avoir eu peu d'impact. Un porte-parole de l'ambassade de Chine à Washington a dénoncé des « calomnies sans fondement » et affirmé que son pays œuvrait à ce que l'IA « soit une force pour le bien de tous ». Des républicains au Congrès ont néanmoins imputé une partie de l'opposition croissante aux centres de données à des campagnes d'influence étrangère.
Un marché mondial fragmenté en vue
Si Pékin mettait en œuvre ces restrictions, l'effet pourrait être double. D'un côté, les entreprises étrangères perdraient l'accès à des modèles chinois performants et bon marché, alors même que ceux-ci commencent à être utilisés pour des tâches de production sérieuses. De l'autre, le marché des modèles d'IA se diviserait en deux sphères nationales, chaque pays contrôlant l'accès à ses technologies les plus sensibles. Comme le note Scott Singer, « la Chine va devoir avoir les mêmes conversations que la Maison-Blanche a eues ces derniers mois ». Une voie probable serait un système à plusieurs niveaux : outils ouverts de base soumis à déclaration, modèles plus puissants examinés au cas par cas, et modèles de pointe réservés au marché intérieur.
Ce scénario constituerait un sérieux revers pour l'accès ouvert à l'IA, où la diffusion des progrès ne dépendrait plus seulement de la qualité et du prix, mais aussi de la nationalité des utilisateurs.