Le gouvernement britannique est sous pression pour publier enfin son plan d’investissement de défense (DIP), un document crucial qui doit détailler le financement des équipements et des infrastructures militaires pour les dix prochaines années. Initialement attendu à l’automne 2025, ce plan est désormais promis par le Premier ministre Keir Starmer avant le sommet de l’OTAN, prévu le 7 juillet. L’annonce a été faite lundi par le secrétaire à la Défense, John Healey, qui a déclaré devant la Chambre des communes que le chef du gouvernement était « déterminé à publier » le DIP à cette échéance.
Des critiques sévères du Comité des comptes publics
Le Comité des comptes publics (PAC), l’organe parlementaire chargé de contrôler les dépenses de l’État, a publié un rapport accablant. Selon ses conclusions, les reports successifs du DIP ont « miné la crédibilité du Royaume-Uni auprès de ses alliés ». Le président du comité, Geoffrey Clifton-Brown, a estimé que les excuses avancées par le ministère de la Défense – « prendre le temps de bien faire les choses » – ne sont tout simplement pas acceptables. « Quels que soient les détails du DIP lorsqu’il paraîtra, les dégâts causés par son absence sont déjà faits : pour la crédibilité du pays, pour sa sécurité, pour ses forces armées et pour la certitude au sein de l’ensemble de la chaîne d’approvisionnement », a-t-il affirmé.
Le PAC pointe notamment que ce retard empêche de moderniser les forces armées et d’équiper les soldats pour le combat moderne, tout en affaiblissant la dissuasion. Les fournisseurs de matériel augmentent leurs prix en raison de l’instabilité mondiale, ce qui pourrait renchérir les futures acquisitions.
Un manque de transparence et des coûts croissants
Le rapport relève également des lacunes dans la gestion des finances du ministère. Il estime que l’absence de décisions claires du ministère sur les capacités, les infrastructures et le personnel nécessaires a contribué au retard. Le comité s’inquiète aussi de l’opacité entourant les dépenses nucléaires : le Royaume-Uni consacre déjà 18 % de son budget de défense à la dissuasion nucléaire (10,9 milliards de livres), et cette part pourrait atteindre 25 % dans les années à venir. Le coût des nouveaux sous-marins de la classe Dreadnought est estimé à 31 milliards de livres, alors que des essais récents de missiles Trident fabriqués aux États-Unis ont échoué. Le PAC demande au ministère de fournir au Parlement des informations plus détaillées sur les coûts et les performances du programme nucléaire.
Par ailleurs, le comité a relevé un écart comptable de plus de 6 milliards de livres dans les actifs du ministère, ce qu’il qualifie de « défaillance totalement inacceptable » dans la tenue des comptes. Le ministère explique que cette somme correspond à des fonds versés sur les quinze dernières années et à leur traitement comptable actuel.
Les industriels et syndicats montent au créneau
L’attente prolongée du DIP suscite l’inquiétude croissante des entreprises de défense et des syndicats. Mike Clancy, secrétaire général du syndicat Prospect, a déclaré que les travailleurs de la défense et les fonctionnaires « réclament désespérément de la visibilité ». Chaque mois de retard est, selon lui, un mois où moins d’emplois et de formations sont créés, et où l’industrie ne peut pas investir dans les infrastructures nécessaires à la souveraineté nationale.
Sharon Graham, secrétaire générale du syndicat Unite, a qualifié le retard de « menace pour les emplois et les compétences britanniques, ainsi que pour la sécurité nationale ». Elle exige que les futurs contrats – notamment pour une nouvelle tranche d’avions de combat Typhoon, le satellite Skynet et l’avion de transport A400M – soient attribués à des entreprises britanniques.
Kevin Craven, directeur général de l’association professionnelle ADS, a jugé « plutôt pitoyable » le délai d’un an entre la publication de la Revue stratégique de défense (SDR) en juin 2025 et celle du DIP. Il a souligné que les évaluations des menaces estiment que 2027 pourrait être un seuil critique pour la crédibilité militaire du pays. Selon lui, certaines petites et moyennes entreprises « peinent vraiment » et commencent à quitter le secteur ou à se tourner vers d’autres marchés.
Des réactions politiques contrastées
Dans l’hémicycle, le secrétaire d’État à la Défense fantôme, James Cartlidge, a demandé si le Trésor avait approuvé le plan. John Healey n’a pas répondu directement, se contentant de répéter l’engagement du Premier ministre. Cartlidge a alors ironisé : « Pas étonnant que le DIP soit si tard – les travaillistes n’ont toujours pas trouvé comment le financer. »
Le député libéral-démocrate Edward Morello a affirmé que les entreprises de sa circonscription (West Dorset) lui ont dit que, sans plan, elles risquent d’avoir leur siège social en Europe ou aux États-Unis d’ici un an. « Nous risquons de perdre des emplois, des capacités souveraines et des milliards de livres d’investissement », a-t-il averti.
Le ministre de la Défense Luke Pollard a rétorqué que le gouvernement a signé « 1 200 marchés de défense majeurs » depuis les élections de juillet 2024, et qu’il n’attend pas le DIP pour conclure des accords avec des entreprises de toutes tailles.
Problèmes persistants avec le véhicule blindé Ajax
Le rapport du PAC s’attarde également sur les difficultés récurrentes du programme de véhicule blindé Ajax. En novembre 2025, l’armée avait dû suspendre l’utilisation de ces engins après que des soldats avaient souffert de nausées et de problèmes auditifs dus aux vibrations et au bruit. Selon le rapport, 33 soldats ont été affectés, et cinq d’entre eux sont toujours sous surveillance médicale en mars. Le comité juge « déraisonnable » l’obligation pour les équipages d’effectuer des vérifications de maintenance à chaque arrêt du véhicule, en particulier lors d’opérations prolongées. Il demande au ministère d’expliquer comment ces restrictions sont réalistes. Les Ajax actuellement utilisés ne le sont qu’à titre d’essai, et le gouvernement avance avec prudence avant de les déployer en service actif.
Le PAC a formulé six recommandations au ministère de la Défense, notamment : écrire au comité sous trois mois pour expliquer comment le DIP sera utilisé face à l’évolution de la situation internationale, préciser quand le véhicule Ajax pourra être jugé opérationnel, et fournir des informations plus régulières sur le programme nucléaire.