La plateforme de prédiction décentralisée Polymarket se retrouve au centre d’une controverse après qu’une investigation a mis au jour un vaste système de vidéos promotionnelles truquées. Selon des documents internes, des entretiens avec des créateurs et l’analyse de plus de 1 100 vidéos, Polymarket a rétribué des dizaines de jeunes – pour la plupart des étudiants – afin qu’ils publient des séquences où ils semblent réaliser des paris lucratifs sur le site, alors que ces transactions étaient entièrement fictives.
Des copies du site et des gains simulés
L’enquête montre que Polymarket a conçu des répliques « quasi parfaites » de son site internet. Les créateurs étaient invités à effectuer des opérations factices sur ces environnements de test, sans jamais révéler qu’ils étaient payés par la société. Les vidéos montraient des gains qui n’avaient jamais eu lieu : l’une d’elles, postée en janvier par un étudiant, affichait un profit de 100 000 dollars. Au total, 145 séquences laissaient croire à des gains cumulés de près de 410 000 dollars, tous inexistants.
Selon des créateurs ayant travaillé avec Polymarket, la rémunération mensuelle atteignait généralement 2 000 à 3 000 dollars. Les vidéos, une fois tournées, étaient soumises à Polymarket pour validation. Si la séquence manquait d’attrait ou présentait des signes évidents de trucage, la plateforme demandait un nouveau tournage. Les consignes étaient fournies sous forme de notes à dire, que les créateurs devaient suivre.
Une armée de relais sur les réseaux sociaux
Pour amplifier la portée des contenus, Polymarket a recruté, via un prestataire marketing, une « armée de médias sociaux » chargée de copier et de republier les vidéos des influenceurs. Cette campagne a généré plus de 140 millions de vues sur TikTok, YouTube et Instagram, d’après l’outil d’analyse Tubular. Les consignes données à cette armée incluaient la priorisation de dix créateurs spécifiques.
Les contenus ne comportaient initialement aucune mention de la rémunération perçue. Après que des journalistes ont commencé à poser des questions, les créateurs ont ajouté la mention « partenaire @polymarket » dans leur biographie. La législation américaine sur la publicité exige pourtant que toute personne rémunérée pour promouvoir un produit indique clairement ce lien.
Ciblage du public américain malgré une interdiction
Un élément notable est que Polymarket, bien qu’interdit d’exploiter sa plateforme crypto principale aux États-Unis depuis 2022, ciblait délibérément les internautes américains avec ces vidéos. Les créateurs invitaient les utilisateurs américains à accéder au site via un réseau privé virtuel (VPN), contournant ainsi la restriction. Les documents indiquent que la promotion mettait en avant la facilité à réaliser des opérations d’initiés sur la plateforme. Au moins 19 vidéos commanditées évoquaient l’utilisation d’informations privilégiées ou de tactiques de manipulation des marchés.
Réactions et justifications
Interrogé sur ces pratiques, Polymarket a déclaré être « engagé à maintenir des marchés précis, équitables et transparents » et a annoncé son intention de procéder à un « audit complet » de ses contenus promotionnels. Razeen Khan, un étudiant et créateur ayant collaboré avec la plateforme jusqu’en mars, a comparé la pratique aux publicités pour la restauration rapide qui embellissent la réalité : « Nous montrons ce qui se passe réellement », a-t-il affirmé, justifiant ainsi la simulation.
Plusieurs vidéos analysées laissaient entrevoir, dans des coins d’écran, des adresses URL indiquant qu’il s’agissait d’environnements de test réservés aux ingénieurs de Polymarket. Ces indices, rapidement masqués ou coupés au montage, n’étaient pas visibles dans les versions finales publiées.
Enjeux juridiques et de confiance
Cette affaire soulève des questions sur la conformité de Polymarket aux lois américaines sur la publicité trompeuse et les endorsements. Au-delà de l’aspect réglementaire, elle ébranle la crédibilité d’un secteur – les marchés de prédiction – qui se présente comme transparent et décentralisé. La plateforme, qui repose sur la blockchain et les cryptomonnaies, voit sa réputation entachée par la révélation de contenus fictifs conçus pour attirer de nouveaux utilisateurs.
L’enquête, qui s’est appuyée sur des documents internes et des témoignages de créateurs, montre un système rodé : recrutement via un prestataire, création de faux sites, validation des contenus par Polymarket, puis amplification massive. Les créateurs, souvent jeunes et peu expérimentés, suivaient les consignes sans toujours mesurer les conséquences juridiques. L’un d’eux proposait même un code de réduction de 20 dollars dans sa biographie, sans mentionner le caractère payé de sa promotion.