Le tribunal correctionnel de Paris examine depuis cette semaine une vaste affaire de vols de livres anciens qui a visé les fonds patrimoniaux de plusieurs bibliothèques nationales et universitaires à travers l'Europe. Surnommée « Opération Pouchkine » par les enquêteurs, cette procédure met en lumière un réseau organisé qui, pendant environ deux ans, aurait soustrait plus de 170 ouvrages rares de la littérature russe.

Les six prévenus, tous de nationalité géorgienne, répondent de chefs d'accusation de vol en bande organisée et de complicité. La plupart d'entre eux n'ont pas été identifiés nommément par la justice française. Ils auraient agi en famille ou avec des proches, se déplaçant en bus à travers le continent munis de faux papiers et de cartes de bibliothèque falsifiées.

Des œuvres de Pouchkine particulièrement ciblées

L'écrivain Alexandre Pouchkine, figure majeure de la littérature russe du XIXe siècle, est au cœur de ce trafic. La majorité des volumes dérobés sont des éditions originales ou des exemplaires annotés de ses œuvres. Les enquêteurs estiment la valeur totale des livres subtilisés à près de trois millions de dollars. Des bibliothèques de la République tchèque, de l'Estonie, de la France, de la Finlande, de l'Allemagne, de la Lettonie, de la Lituanie, des Pays-Bas, de la Pologne et de la Suisse ont été visitées.

Parmi les établissements touchés figure la Bibliothèque nationale de France. Des ouvrages de Nikolaï Gogol et d'autres grands noms de la littérature russe ont également disparu des rayonnages.

Un mode opératoire rodé

Selon les éléments portés à la connaissance du tribunal, le procédé était toujours le même : les suspects se présentaient dans les salles de lecture avec des documents d'identité frauduleux, consultaient les précieux volumes, les photographiaient intégralement, puis les remplaçaient par des copies – parfois des fac-similés de qualité – réalisées par leurs soins. La substitution passait ainsi inaperçue pendant des mois, voire des années, avant qu'un bibliothécaire ne constate la supercherie lors d'un récolement ou d'une demande de prêt.

Des arrestations en 2024

Le démantèlement du réseau remonte à l'année 2024, lorsqu'une opération conjointe des polices européennes avait permis d'interpeller plusieurs Géorgiens soupçonnés d'appartenir à cette filière. Une demi-douzaine de personnes avaient alors été placées en garde à vue. Le procès qui s'ouvre aujourd'hui à Paris est le premier aboutissement judiciaire de cette enquête internationale.

Les débats doivent notamment permettre d'établir la chaîne de revente des ouvrages, qui semblait alimenter un marché parallèle très spécialisé, notamment auprès de collectionneurs privés en Russie et dans d'autres pays de l'ex-URSS. Les accusés encourent de lourdes peines, allant jusqu'à dix ans d'emprisonnement et une amende conséquente, pour vol en bande organisée de biens culturels.

Un patrimoine littéraire en danger

Ce dossier a suscité une vive émotion dans le monde des bibliothèques et des spécialistes de la littérature russe. Nombre d'ouvrages dérobés étaient uniques ou quasi introuvables sur le marché, constituant un pan irremplaçable du patrimoine culturel européen. Plusieurs établissements ont depuis renforcé leurs mesures de sécurité, notamment en installant des systèmes de vidéosurveillance et en exigeant des pièces d'identité originales pour l'accès aux fonds anciens.

Le procès, qui doit se poursuivre plusieurs semaines, devrait permettre de faire la lumière sur l'ampleur exacte du trafic et sur les complicités dont auraient pu bénéficier les voleurs.