Cinq ans après les premières révélations sur le logiciel espion Pegasus, l’enquête judiciaire française connaît une nouvelle impulsion. Un travail d’investigation mené par un consortium de quinze médias, dont la cellule investigation de Radio France, apporte ce jeudi 16 juillet des éléments inédits sur l’ampleur de la surveillance orchestrée par les services de renseignement marocains. Selon ces informations, le royaume chérifien a utilisé le logiciel développé par la société israélienne NSO Group pour espionner plusieurs membres du gouvernement français entre 2019 et 2020.

Sept ministres français ciblés

Les documents rassemblés par les enquêteurs indiquent que sept ministres français ont été placés sous surveillance, dont le Premier ministre actuel, Sébastien Lecornu, qui occupait alors le poste de ministre des Outre-mer. L’examen de son iPhone XS par l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information (ANSSI) en juillet 2021 avait déjà révélé des traces de compromission, confirmées depuis par de nouvelles analyses. La direction générale de la sécurité extérieure (DGSE) a également produit une note confidentielle attestant que le Maroc utilisait le logiciel Pegasus au moins depuis 2017.

Le témoignage d’un ancien agent du renseignement marocain

Au cœur de ces nouvelles révélations figure le témoignage d’un ancien agent de la Direction générale de la surveillance du territoire (DGST) marocaine. Celui-ci décrit un régime obnubilé par la surveillance des journalistes, des militants de l’opposition et des personnalités politiques étrangères. Il confirme que l’arsenal de surveillance déployé par Rabat dépasse largement le cadre de la lutte antiterroriste, comme le prétendent les autorités marocaines. Selon ses déclarations, l’espionnage visait à recueillir des informations sensibles sur les négociations bilatérales et à déstabiliser les opposants en exil.

La France a exploré l’achat du logiciel

Parallèlement à ces accusations, l’enquête révèle que la France elle-même a envisagé l’acquisition de Pegasus à partir de mi-2019. Un représentant officiel du revendeur de NSO en France a rencontré à plusieurs reprises les services de renseignement français – au moins cinq fois entre juin 2019 et les mois suivants – pour leur proposer le logiciel pour un montant estimé entre 60 et 80 millions d’euros. Les discussions ont impliqué la branche du renseignement intérieur chargée de l’acquisition d’outils de cyber-espionnage. Cependant, le président Emmanuel Macron a pris la décision de ne pas donner suite fin 2020, afin de ne pas dépendre d’une technologie étrangère. Selon des sources proches du dossier, le chef de l’État a estimé que le recours à un logiciel développé par une société israélienne présentait un risque de dépendance stratégique et de vulnérabilité.

Une enquête judiciaire toujours active

La justice française enquête depuis l’été 2021 sur ces faits d’espionnage, qui avaient visé également des journalistes français, des avocats et l’exécutif lui-même – le téléphone d’Emmanuel Macron figurant sur une liste de cibles potentielles. Les investigations se poursuivent sous l’égide du parquet de Paris, avec l’appui de l’ANSSI et de la DGSE. Les nouvelles pièces versées au dossier pourraient relancer les auditions et les demandes d’entraide judiciaire internationale. Le Maroc, de son côté, continue de nier catégoriquement toute implication, exigeant des preuves tangibles et dénonçant une campagne médiatique visant à nuire à ses relations avec la France. Alors que le Premier ministre français effectue un déplacement à Rabat, l’affaire pèse sur le climat diplomatique entre les deux pays.

Un rapport d’Amnesty International complète le tableau

Parallèlement aux révélations du consortium, le Security Lab d’Amnesty International a publié un nouveau rapport technique détaillant les méthodes d’infiltration du logiciel. Ce document confirme que plusieurs dizaines de numéros de téléphone, appartenant à des personnalités politiques, des militants des droits de l’homme et des journalistes, ont été ciblés à travers le monde. Les traces numériques laissées par l’exploitation des vulnérabilités des téléphones portent la signature de Pegasus, ce qui permet aux experts de reconstituer l’activité des opérateurs. Ce rapport fournit aux enquêteurs français des éléments supplémentaires pour étayer leurs investigations.

Des questions sans réponse

Ces nouvelles révélations relancent le débat sur le contrôle des technologies de surveillance et la coopération entre États. Si la France a finalement décidé de ne pas acquérir Pegasus, l’existence même de ces négociations alors que le pays était l’une des cibles de l’espionnage marocain soulève des interrogations sur la coordination entre les services de renseignement et le pouvoir exécutif. Les milieux diplomatiques s’interrogent également sur la suite des relations entre Paris et Rabat, alors que le gouvernement français mise sur une relation de confiance avec le royaume pour gérer les crises migratoires et sécuritaires au Sahel. Pour l’heure, la justice suit son cours, sans que l’on sache si ces nouveaux éléments permettront de lever le voile sur l’ensemble du dispositif d’espionnage.