Une nouvelle figure apparaît dans les couloirs des universités et dans les communautés de développeurs : le « néo-ingénieur ». Le terme, récemment défini, désigne « un individu, participant à une résurgence, qui embrasse et respecte le métier d’ingénieur », et qui « aime souvent résoudre des problèmes complexes ». Si la notion est encore émergente, plusieurs traits communs se dégagent pour caractériser cette mouvance.

Un respect quasi rituel du processus de développement

Les néo-ingénieurs se distinguent d’abord par une dévotion particulière à la pratique du génie logiciel. Selon les observations recueillies, ces étudiants « mythifient le processus et la douleur du développement ». Cette approche les conduit souvent à éviter les modèles de langage (LLM) pour ce qu’ils considèrent comme du « véritable » génie logiciel – notion dont la définition reste personnelle. Certains rejettent carrément ces technologies, d’autres conservent un scepticisme mesuré. L’idée centrale est que l’effort et la compréhension profonde du code priment sur l’assistance automatisée.

Des choix techniques que rien ne justifie a priori

Un autre trait récurrent est le goût pour les technologies et les langages de programmation hors des sentiers battus. Ce choix est interprété à la fois comme une expression de point de vue et comme une expression de personnalité. Le PDG de Shopify, Tobi Lütke, a illustré cette philosophie en comparant les langages de programmation à des outils de peinture : « Si vous avez, par exemple, un paysage magnifique et qu’on vous donne des crayons de couleur, il est possible de réaliser un chef-d’œuvre avec des crayons, mais ce sera toujours un dessin aux crayons. Java et d’autres ne correspondaient tout simplement pas à la façon dont mon cerveau construisait les relations qui composent un logiciel. »

Par ailleurs, les néo-ingénieurs utilisent fréquemment des éditeurs de code « sur mesure » comme Neovim, Helix ou Emacs. Ce choix, là encore, participe d’un souci de maîtrise de l’outil de travail et d’un approfondissement des phases de conception et d’édition.

Des projets qui défient la complexité

L’ambition est également une caractéristique centrale. Les néo-ingénieurs n’hésitent pas à se lancer dans des défis techniques de grande ampleur. Parmi les projets cités figurent un correcteur grammatical (Harper), un nouveau paradigme informatique (Math Sandbox), un simulateur de robot Arduino (Mosscap), un moteur voxel développé de zéro, ou encore l’ingénierie inverse des API de Mario Maker 2. Ces réalisations illustrent une volonté de repousser les limites, souvent en partant de rien ou en s’attaquant à des systèmes complexes.

Une attractivité intellectuelle

Au-delà des compétences techniques, les néo-ingénieurs exercent un magnétisme certain sur leurs interlocuteurs. Comme le note un observateur, « c’est enivrant de parler avec eux. Je ne peux pas m’empêcher de me laisser entraîner par leurs connaissances. » Cette capacité à captiver reflète une maîtrise approfondie des sujets abordés et une passion communicative.

Analyse : une réaction à l’industrialisation du code ?

Sans qu’il s’agisse d’un mouvement organisé, l’émergence des néo-ingénieurs peut être interprétée comme une réponse à la standardisation croissante du développement logiciel. Dans un contexte où l’intelligence artificielle générative et les frameworks clés en main se généralisent, certains jeunes développeurs choisissent délibérément de renouer avec une approche artisanale, exigeante et profondément technique. Cette tendance invite à réfléchir sur la place de la difficulté et de l’apprentissage par l’effort dans un domaine en constante automatisation.

Reste à voir si le courant se structure en communauté ou s’il demeure une posture individuelle. Mais son simple émergence suggère que, pour une partie de la nouvelle génération, le génie logiciel reste avant tout un métier d’artisan, où la douleur et le processus font partie intégrante de la satisfaction créative.