Une vaste étude menée sur plus de 1 000 sites d'eau douce répartis dans 104 pays révèle une contamination quasi généralisée par des résidus pharmaceutiques. Les seules zones où aucune trace n'a été relevée sont l'Islande et un village isolé de la forêt amazonienne vénézuélienne, dont les habitants n'utilisent pas de médicaments modernes. Partout ailleurs, les chercheurs ont retrouvé des concentrations importantes de metformine (un antidiabétique), d'antibiotiques, ainsi que de substances destinées à traiter la dépression, l'épilepsie, la douleur ou les allergies. Un quart des points de prélèvement présentent des niveaux considérés comme nocifs pour les organismes aquatiques.

Ce constat alimente une inquiétude croissante face à l'antibiorésistance, que l'ONU qualifie de défi sanitaire mondial majeur. Le phénomène, par lequel les bactéries, virus, champignons et parasites évoluent pour neutraliser les molécules conçues pour les éliminer, pourrait causer dix millions de décès par an à l'horizon 2050 si rien n'est entrepris. Les projections économiques font état d'un coût annuel de 412 milliards de dollars (environ 352 milliards d'euros) et d'une perte de 3 400 milliards de dollars de PIB chaque année durant la prochaine décennie.

La dissémination des médicaments dans l'environnement s'ajoute aux mauvais usages des antibiotiques dans les soins de santé comme facteur d'accélération de la résistance. Alistair Boxall, professeur en sciences environnementales à l'université de York, au Royaume-Uni, et coauteur de l'étude, explique que l'irrigation de cultures avec une eau contaminée par des bactéries résistantes ou par des gènes de résistance peut transférer ces derniers à l'homme via l'alimentation ou l'eau potable : « Cette résistance va revenir dans notre organisme », alerte-t-il.

Le parcours de Vanessa Carter, 25 ans, illustre les conséquences directes de ce phénomène. Victime d'un grave accident de voiture à Johannesburg, elle a subi de multiples opérations reconstructrices. Six ans plus tard, une prothèse implantée pour reconstruire son os zygomatique s'est infectée. Pendant près d'un an, l'infection n'a pas cédé, malgré une antibiothérapie et des consultations répétées. « Je prenais des antibiotiques, je consultais mes médecins, mais personne ne pouvait me donner de réponse », a-t-elle témoigné. « Pendant tout ce temps, l'infection bactérienne rongeait littéralement les tissus de mon visage. » L'agent pathogène identifié était le SARM (Staphylococcus aureus résistant à la méticilline), une souche devenue résistante à de nombreux antibiotiques.

L'étude souligne l'ampleur du défi : les résidus pharmaceutiques sont désormais ubiquitaires dans les milieux aquatiques et terrestres. Les stations d'épuration actuelles ne parviennent pas à éliminer la totalité de ces molécules, qui se retrouvent dans les rivières, les lacs et les sols. Les scientifiques appellent à renforcer les systèmes de traitement des eaux usées, à mieux encadrer l'utilisation des antibiotiques en médecine humaine et vétérinaire, et à développer de nouvelles méthodes de décontamination.

Des pistes d'action limitées mais urgentes

Si l'étude révèle que la pollution médicamenteuse est désormais un phénomène planétaire, certains experts estiment que des progrès sont possibles. L'absence totale de résidus en Islande et dans ce village amazonien suggère que des politiques strictes de gestion des déchets et une limitation de l'usage des antibiotiques dans les zones préservées peuvent offrir des modèles. Toutefois, face à la montée des superbactéries, la recherche de nouvelles molécules antibiotiques progresse lentement, et les alternatives thérapeutiques restent limitées.

L'Organisation mondiale de la santé a déjà classé l'antibiorésistance parmi les dix menaces les plus graves pour la santé publique. La contamination environnementale vient s'ajouter à ce tableau, rendant plus impérative encore une approche globale associant santé humaine, animale et environnementale.