Volodymyr Zelensky a officiellement chargé l’homme d’affaires russe Roman Abramovitch de servir d’intermédiaire auprès de Vladimir Poutine en vue de l’ouverture de pourparlers directs entre Kyiv et Moscou. L’information, confirmée par le chef de l’État ukrainien lui-même, marque une étape notable dans la diplomatie de guerre : un oligarque resté fidèle au maître du Kremlin devient l’un des canaux de communication privilégiés de l’Ukraine.

Un profil à double face

Roman Abramovitch, ex-propriétaire du Chelsea Football Club, n’est pas un inconnu des circuits diplomatiques. Depuis le début du conflit en 2022, il tente de jouer les médiateurs entre les deux belligérants. Son profil est singulier : il est à la fois un soutien indéfectible de Vladimir Poutine et un homme d’affaires internationalisé, capable de circuler entre les mondes occidental et russe. Cette double appartenance, qui a longtemps alimenté les soupçons à son encontre, est aujourd’hui présentée comme un atout par Kyiv.

Une mission en deux volets

Selon des sources concordantes, Volodymyr Zelensky a adressé deux messages à son homologue russe par l’entremise d’Abramovitch, au mois de mai. Le premier est une demande de rencontre en personne. Le second est une position de principe : l’Ukraine n’est pas disposée à céder le Donbass, cette région de l’Est que Moscou convoite mais que l’armée russe n’a pas réussi à occuper entièrement en quatre années de guerre. La mission confiée à l’oligarque est donc précise et limitée : faire passer ces messages et tenter d’obtenir un retour.

Un choix qui interroge

La décision de Volodymyr Zelensky de s’appuyer sur un proche de Vladimir Poutine peut surprendre. Roman Abramovitch est en effet considéré comme l’un des piliers du système Poutine, ayant bâti sa fortune dans les années 1990-2000 dans l’ombre du pouvoir. Il figure parmi les oligarques russes les plus visibles et les plus sanctionnés par les pays occidentaux. Pourtant, c’est précisément cette proximité avec le Kremlin qui le rend utile : personne d’autre que lui ne peut, selon Kyiv, prétendre avoir l’oreille du président russe tout en conservant une capacité de dialogue avec l’Occident.

Une tentative de médiation déjà amorcée

Depuis 2022, Roman Abramovitch s’est présenté à plusieurs reprises comme un facilitateur discret. Il aurait participé, selon des fuites rapportées par plusieurs organes d’information, à des échanges préliminaires entre négociateurs ukrainiens et russes, notamment lors des premiers mois de l’invasion. Son rôle de médiateur, longtemps officieux, est désormais officialisé par la demande même de Volodymyr Zelensky. La portée de cette démarche reste toutefois incertaine : Vladimir Poutine n’a pour l’instant pas donné suite publiquement à la demande de rencontre.

Des implications géopolitiques

Cette initiative ukrainienne intervient dans un contexte militaire figé. Après quatre ans de guerre, les lignes de front n’ont que peu bougé, et aucune des deux parties ne semble en mesure de remporter une victoire décisive. La question du Donbass demeure centrale : Moscou n’a jamais caché son ambition de contrôler entièrement cette région, tandis que Kyiv refuse toute concession territoriale. En confiant à Roman Abramovitch une mission de plaidoyer, Volodymyr Zelensky cherche peut-être à tester la volonté réelle de Vladimir Poutine de négocier, sans pour autant faire de concession majeure.

Une figure controversée

Reste que le choix d’un oligarque russe comme intermédiaire ne fait pas l’unanimité. Roman Abramovitch est une figure clivante, accusé par certains d’avoir profité du système corrompu russe et d’avoir blanchi sa réputation via ses investissements dans le football européen. Son passé d’homme d’affaires proche du pouvoir, son exil à Londres et ses liens financiers complexes avec des sociétés offshore continuent de jeter le doute sur ses véritables motivations. Le gouvernement ukrainien, en le chargeant d’une mission diplomatique, prend le risque de légitimer un personnage que beaucoup considèrent comme un instrument du Kremlin.

En attendant une éventuelle réponse de Vladimir Poutine, l’Ukraine a fait un pari risqué : utiliser un pont qu’elle sait branlant, mais qu’elle juge indispensable pour établir un contact direct avec son adversaire.