Bruxelles s’apprête à franchir une étape décisive dans la stratégie de souveraineté numérique du continent. Face à une hégémonie des entreprises américaines qui captent une part écrasante du marché européen, la Commission européenne doit dévoiler un plan visant à soutenir une production technologique « Made in Europe ». Ce projet intervient dans un climat de tensions commerciales et politiques avec les États-Unis, alors que l’administration de Donald Trump a déjà montré sa détermination à sanctionner des institutions européennes.
Un déficit numérique colossal
Le constat dressé par les services de la Commission est sans appel : le déficit numérique de l’Union européenne atteint 264 milliards d’euros par an. Cette hémorragie s’explique en grande partie par la domination des groupes américains, qui contrôlent 83 % du marché européen du cloud et des logiciels. Selon un document de travail interne, Amazon, Microsoft et Google représentent à eux seuls 70 % du segment du cloud computing. Cette situation expose le Vieux Continent à des risques stratégiques, notamment en matière de défense et de continuité des services critiques.
La crainte d’un « kill switch »
Plusieurs gouvernements européens, dont la France, redoutent qu’en cas de crise ouverte, des infrastructures numériques essentielles puissent être désactivées à distance par les entreprises américaines, sur ordre de Washington. Ce scénario, parfois appelé « kill switch », a été alimenté par les sanctions américaines prononcées l’an dernier contre les juges de la Cour pénale internationale. Ces mesures ont privé ces magistrats de services financiers et numériques, révélant brutalement la fragilité des systèmes européens face aux décisions unilatérales venues des États-Unis.
Les axes du plan européen
Pour inverser la tendance, le plan qui doit être présenté par Bruxelles s’articule autour de plusieurs piliers. Le premier concerne la relance de la filière des semi-conducteurs, domaine dans lequel l’Europe est très dépendante des fournisseurs asiatiques et américains. La Commission souhaite encourager la production locale de puces électroniques, en s’appuyant sur les fonds déjà alloués dans le cadre du « European Chips Act ».
Le deuxième volet vise à instaurer des critères de préférence européenne dans les marchés publics et les appels d’offres liés au numérique. L’idée est de favoriser les solutions cloud, logicielles et d’intelligence artificielle développées sur le sol européen, en exigeant des garanties de souveraineté et de non-ingérence.
En parallèle, l’open source est promu comme un levier stratégique. En recourant massivement aux logiciels libres, l’Union espère réduire sa dépendance aux éditeurs propriétaires et renforcer la sécurité de ses infrastructures. Des fonds dédiés à la recherche et au développement de solutions open source sont envisagés.
Des menaces de représailles américaines
Ce virage vers une autonomie technologique ne se fera pas sans heurts. Donald Trump a déjà fait savoir que toute tentative de l’Europe de se soustraire à l’emprise des géants américains pourrait entraîner des mesures de rétorsion commerciales. L’administration américaine considère ces initiatives comme une entrave au libre-échange et une menace pour la compétitivité de ses entreprises. Les 27, et en particulier la France, plaident pour une approche ferme malgré les risques.
Un calendrier serré
La Commission devrait détailler ses propositions dans les prochains jours, avant le sommet européen prévu pour la fin du mois. Les discussions s’annoncent vives entre les États membres, partagés entre la volonté d’indépendance et la crainte de représailles économiques. La France, moteur de cette offensive, entend peser de tout son poids pour que le « bouclier numérique » européen devienne une réalité opérationnelle.
Le plan devra également composer avec les intérêts des entreprises européennes qui travaillent en partenariat avec les géants américains. La transition vers une souveraineté numérique complète ne pourra se faire du jour au lendemain, mais l’urgence géopolitique et le poids du déficit commercial poussent Bruxelles à accélérer le mouvement.