Un retournement de situation dans les urnes ?
À l'approche du scrutin du 14 juin, les intentions de vote des Suisses se précisent. Selon les derniers sondages, le camp favorable au plafonnement de la population résidente permanente à 10 millions d'ici 2050 devance désormais les opposants. Cette avance, une première dans la campagne, pourrait se concrétiser lors du vote populaire.
L'initiative, portée par l'Union démocratique du centre (UDC), parti classé à droite de l'échiquier politique, vise à inscrire dans la loi fondamentale une limite maximale de 10 millions d'habitants. Ses partisans estiment que la croissance démographique, tirée par l'immigration, menace les ressources naturelles, le logement et les infrastructures du pays. Une proposition similaire avait déjà été soumise au vote il y a douze ans, mais avait été rejetée.
Les conséquences économiques au cœur du débat
Au-delà des enjeux identitaires et migratoires, le scrutin soulève des préoccupations économiques majeures. Des économistes interrogés mettent en garde contre les effets potentiels d'un tel plafond. Tobias Heidland, de l'Institut Kiel pour l'économie mondiale (IfW), anticipe qu'en cas de restriction de l'immigration, « une lutte s'engagerait sur le type d'immigration à autoriser encore ». Il prédit une insatisfaction généralisée dans le monde des affaires, car « de nombreuses personnes hautement qualifiées décideraient de ne pas migrer vers la Suisse », ce qui risquerait d'être perçu comme « dissuadant les mauvaises personnes ».
Sabine Zinn, de l'Institut allemand de recherche économique (DIW) de Berlin, estime que la question ne peut être « répondue par un simple oui ou non ». Elle distingue la « migration de réfugiés pour des raisons humanitaires » et la « migration de travail fondée sur des nécessités économiques ». Selon elle, « de nombreux pays européens, dont l'Allemagne et la Suisse, sont confrontés à d'importants défis démographiques », avec une main-d'œuvre active qui se réduit et finance les systèmes de sécurité sociale. Elle ajoute qu'il existe déjà un manque de candidats qualifiés sur le marché du travail : « Un plafond généralisé de l'immigration risque d'exacerber ces problèmes. »
Wido Geis-Thöne, chercheur à l'Institut économique allemand (IW) de Cologne, souligne que si la pénurie de travailleurs qualifiés est une préoccupation, le problème pourrait davantage porter sur les « travailleurs non qualifiés ». Il explique que de nombreux ressortissants de l'Union européenne travaillent dans l'hôtellerie, la restauration et le bâtiment. Sans leur accès au pays, ces secteurs pourraient rencontrer des difficultés. « Une limite à 10 millions causerait presque certainement des dommages importants », affirme-t-il.
Des secteurs clés menacés
Le secteur touristique, pilier de l'économie helvétique, serait particulièrement exposé. Une réduction de la main-d'œuvre étrangère, notamment dans l'hôtellerie et la restauration, compromettrait la qualité des services dans les stations de ski et les destinations de montagne.
D'après des projections, l'adoption de l'initiative pourrait réduire la production économique de la Suisse de 12 % d'ici la fin du siècle. Les domaines de la santé, de l'hôtellerie, des technologies de l'information et de la construction seraient les plus touchés.
Un enjeu pour les relations avec l'Union européenne
L'initiative s'inscrit dans une volonté plus large de l'UDC de limiter les liens avec l'Union européenne (UE) et de renforcer les contrôles migratoires. La libre circulation des personnes, accordée aux citoyens de l'UE, est l'une des pierres angulaires des accords bilatéraux entre Berne et Bruxelles. Un plafonnement de la population remettrait en cause cet acquis, avec des conséquences diplomatiques et économiques pour la Confédération.
Les citoyens suisses se rendront aux urnes ce dimanche. Le résultat de la votation déterminera non seulement l'avenir démographique du pays, mais aussi sa place en Europe et sa capacité à attirer les talents nécessaires à sa prospérité.