L’union sacrée entre la Pologne et l’Ukraine, forgée après l’invasion russe de février 2022, connaît des fissures de plus en plus visibles. Si Varsovie a accueilli des millions de réfugiés ukrainiens et livré des équipements militaires essentiels, plusieurs pommes de discorde ravivent les rancœurs. Au cœur de la brouille : la mémoire douloureuse de la Seconde Guerre mondiale et des intérêts économiques divergents.
Un passé qui ne passe pas
Le principal point d’achoppement reste le massacre de Volhynie, perpétré entre 1943 et 1944 par des nationalistes ukrainiens contre des populations polonaises. Cet épisode, qui a fait des dizaines de milliers de victimes, est qualifié de « génocide » par la Pologne, tandis que Kiev hésite à employer ce terme. Les autorités polonaises exigent de l’Ukraine qu’elle autorise l’exhumation des corps des victimes et qu’elle reconnaisse officiellement le massacre. Cette demande bute sur la sensibilité nationale ukrainienne, d’autant que certains héros de l’indépendance ukrainienne sont liés à cette période trouble.
La controverse a rebondi autour du nom d’une unité militaire ukrainienne. Varsovie s’oppose à ce qu’une brigade ou un bataillon ukrainien porte le nom de la division SS Galizien, une formation ayant combattu aux côtés des nazis. Ce symbole est perçu comme une provocation par la Pologne, qui y voit une glorification du collaborationnisme.
Des tensions économiques aux menaces militaires
Ces querelles mémorielles se doublent de frictions économiques. Depuis plusieurs mois, des agriculteurs polonais bloquent la frontière avec l’Ukraine pour protester contre ce qu’ils estiment être une concurrence déloyale des céréales ukrainiennes. Varsovie a imposé un embargo unilatéral sur le blé ukrainien, malgré les critiques de Bruxelles. En riposte, Kiev a déposé une plainte auprès de l’Organisation mondiale du commerce.
Les relations se sont encore détériorées lorsque des responsables polonais ont évoqué la possibilité de ne pas livrer à l’Ukraine des drones de combat promis, si Kiev ne faisait pas de gestes sur le dossier historique. En retour, des responsables ukrainiens ont laissé entendre que la Pologne pourrait ne pas recevoir les avions de chasse MiG-29 qu’elle espère obtenir dans le cadre d’un échange avec les États-Unis. Ces échanges de menaces, même s’ils relèvent en partie de la rhétorique, témoignent d’un climat de défiance inédit depuis le début de la guerre.
Des intérêts stratégiques toujours alignés
Malgré ces tensions, ni Varsovie ni Kiev ne remettent en cause leur alliance contre la Russie. La Pologne reste l’un des principaux fournisseurs d’aide militaire à l’Ukraine et abrite des bases logistiques cruciales pour l’acheminement des armes occidentales. Le président polonais a réaffirmé que « la ligne de front se trouve ailleurs », signifiant que les deux pays doivent surmonter leurs différends pour faire face à la menace russe.
Cependant, la multiplication des contentieux risque d’éroder la confiance mutuelle. Des diplomates des deux capitales tentent de désamorcer la crise par des rencontres bilatérales, mais aucune avancée concrète n’a été annoncée sur les sujets les plus sensibles, comme l’exhumation des fosses communes ou la levée de l’embargo céréalier.
Quelles issues possibles ?
Pour l’instant, les deux gouvernements semblent privilégier une stratégie d’apaisement en coulisses, tout en maintenant des positions fermes en public. L’Union européenne et les États-Unis pressent leurs alliés de régler leurs différends pour ne pas fragiliser la coalition pro-ukrainienne. Une commission historique bilatérale pourrait être créée pour traiter la question du massacre de Volhynie, tandis que des discussions techniques se poursuivent sur les flux commerciaux.
Si les relations ne se sont pas totalement rompues, elles sont indéniablement entrées dans une phase de turbulences qui complique la coordination militaire et diplomatique face à la Russie. L’enjeu pour les deux capitales est de trouver un équilibre entre leurs mémoires nationales respectives et la nécessité de préserver leur alliance stratégique.