C'est une pratique qui suscite à la fois espoir et inquiétude. Des groupes de citoyens, souvent organisés en collectifs, traquent les pédocriminels en ligne en se faisant passer pour des mineurs. Cette chasse aux prédateurs, menée en marge des forces de l'ordre, a été remise sous les projecteurs après la mort de la jeune Lyhanna, une enfant de 11 ans tuée à la mi-juin 2026.

L'objectif affiché par ces militants est clair : identifier les individus qui cherchent à entrer en contact avec des enfants à des fins sexuelles, recueillir des preuves de leurs agissements et les transmettre à la justice. Leur méthode consiste à créer de faux profils d'adolescents ou d'enfants sur les réseaux sociaux, les forums ou les applications de messagerie, puis à engager la conversation avec des adultes suspects. Lorsque des propositions à caractère sexuel ou des rendez-vous sont échangés, les preuves sont sauvegardées et les auteurs présumés sont dénoncés.

Certains de ces collectifs vont plus loin en piégeant physiquement les suspects. Ils organisent des rendez-vous avec les personnes identifiées, les filment et les confrontent avant de prévenir la police. L'expression « mettre hors d'état de nuire » est souvent utilisée par ces groupes pour décrire leur mission.

Des méthodes qui divisent

Si l'intention de protéger les enfants est largement partagée, les méthodes employées par ces justiciers autoproclamés posent question. Les critiques portent notamment sur le risque d'entrave à l'enquête officielle. En piégeant un suspect et en diffusant ses images, les collectifs peuvent compromettre des investigations menées par la police judiciaire, qui nécessitent discrétion et respect des procédures légales.

Les autorités rappellent régulièrement que seule la justice est habilitée à recueillir des preuves et à engager des poursuites. Les preuves obtenues de manière illicite – par exemple en violant la vie privée ou en usurpant une identité – peuvent être jugées irrecevables devant un tribunal. De plus, les collectifs citoyens n'ont pas de formation juridique et peuvent, par maladresse, alerter un suspect ou manquer une étape cruciale qui permettrait de le confondre.

Un autre danger pointé est celui de l'erreur judiciaire. En ciblant une personne sur la base d'échanges en ligne, les militants risquent d'accuser à tort un individu dont les intentions réelles ne sont pas criminelles, ou d'identifier un faux compte créé par un tiers malveillant.

Un phénomène amplifié par les réseaux sociaux

Ces groupes existent depuis plusieurs années, mais leur visibilité a été décuplée par l'utilisation massive des réseaux sociaux. Des comptes dédiés, parfois suivis par des centaines de milliers d'abonnés, publient des vidéos de leurs « interpellations citoyennes ». Ces contenus, souvent très virulents, sont visionnés et commentés en masse, créant une pression médiatique et citoyenne sur les suspects et sur les institutions.

Cette médiatisation pose la question du droit à l'image et de la présomption d'innocence. Les personnes piégées sont souvent filmées et identifiées publiquement avant même qu'une enquête officielle ne soit ouverte. En cas de relaxe ou de non-lieu, leur réputation est déjà détruite. Plusieurs cas de lynchage numérique sont documentés.

L'affaire Lyhanna comme révélateur

La mort de Lyhanna a agi comme un électrochoc sur la société française. L'émotion suscitée par ce drame a conduit de nombreux citoyens à s'interroger sur l'efficacité des dispositifs de protection de l'enfance en ligne. Dans ce contexte, les collectifs de chasseurs de prédateurs ont vu leur nombre et leur audience augmenter significativement.

Plusieurs personnalités politiques et associations de protection de l'enfance appellent à encadrer ces pratiques pour éviter les dérives, tout en reconnaissant que l'initiative citoyenne peut être un complément utile à l'action publique. Le manque de moyens des services de police spécialisés dans la cybercriminalité, notamment l'Office central de lutte contre la criminalité liée aux technologies de l'information et de la communication, est régulièrement dénoncé.

Quelle place pour les citoyens dans la lutte contre la pédocriminalité ?

Le débat est ouvert. D'un côté, les partisans de ces actions estiment qu'elles mettent la pression sur les prédateurs et permettent parfois de les confondre plus rapidement que les circuits officiels, souvent engorgés. De l'autre, les opposants soulignent les risques juridiques et éthiques d'une justice parallèle.

Pour l'heure, aucune réglementation spécifique n'encadre ces pratiques en France. Les collectifs agissent dans une zone grise, entre militantisme légitime et exercice illégal de l'autorité judiciaire. Les autorités appellent les citoyens à signaler tout contenu suspect via la plateforme officielle Pharos, gérée par la police et la gendarmerie, plutôt que d'intervenir eux-mêmes.

L'affaire Lyhanna a, en tout cas, remis au centre du débat public la question de la protection des enfants sur Internet et du rôle que chacun peut jouer, dans le respect de l'État de droit.