Un vendeur ayant longtemps exercé sur la plateforme Amazon a brisé l'omerta qui entoure les pratiques de corruption internes à l'entreprise. Dans un témoignage rare, ce commerçant décrit l'existence d'un marché noir organisé où des intermédiaires et des salariés d'Amazon monnayent leur accès aux systèmes internes pour favoriser certains vendeurs contre rémunération.

Selon les informations recueillies, ces transactions illicites permettraient notamment de faire réactiver des comptes suspendus, d'obtenir des évaluations positives frauduleuses, de contourner les restrictions de catégories de produits ou encore d'accéder à des données concurrentielles sensibles. Les sommes en jeu varient de quelques centaines à plusieurs milliers de dollars par opération.

Un système structuré de courtage

Le vendeur, qui a requis l'anonymat par crainte de représailles commerciales et juridiques, explique avoir découvert ce réseau via des forums privés et des groupes de messagerie cryptée. Il décrit un processus quasi bureaucratique : un intermédiaire – souvent un ancien employé d'Amazon ou un consultant spécialisé – propose un tarif pour chaque type de service. Une fois le paiement effectué, généralement en cryptomonnaies ou via des virements vers des comptes offshore, l'opération est exécutée par un employé d'Amazon en poste, qui utilise ses accès internes.

« C'est devenu un business comme un autre, avec des prix fixes et une garantie de résultat, sinon l'argent est remboursé », confie le vendeur. Il précise que certains intermédiaires facturent jusqu'à 10 000 dollars pour la réactivation d'un compte banni.

Des failles internes exploitées

Les personnes impliquées exploiteraient les outils de gestion des vendeurs auxquels elles ont légitimement accès dans le cadre de leurs fonctions. En détournant ces permissions, elles peuvent modifier le statut d'un compte, valider manuellement des produits interdits ou supprimer des évaluations négatives. Les enquêteurs internes d'Amazon auraient déjà identifié plusieurs cas similaires ces dernières années, mais la culture du secret et la difficulté à prouver les liens entre un acte interne et un paiement externe compliquent les poursuites.

Amazon affirme de son côté investir massivement dans la détection des fraudes et la formation de ses équipes. L'entreprise rappelle qu'elle dispose d'une politique de tolérance zéro en matière de corruption et qu'elle a renforcé les audits de ses processus internes. Des licenciements ont eu lieu lorsque des cas de collusion ont été mis au jour.

Un phénomène qui n'est pas nouveau

Plusieurs affaires ont déjà éclaboussé le géant du commerce en ligne. En 2020, des employés d'Amazon en Inde avaient été accusés d'avoir monnayé des avantages à des vendeurs tiers. Plus récemment, des poursuites pénales ont été engagées aux États-Unis contre des salariés ayant accepté des pots-de-vin pour manipuler les algorithmes de recommandation.

Le témoignage de ce vendeur intervient alors qu'Amazon fait face à une pression réglementaire croissante, tant aux États-Unis qu'en Europe, sur la transparence de sa place de marché. La Commission européenne a notamment ouvert une enquête sur les pratiques anticoncurrentielles de l'entreprise, et des parlementaires américains réclament des auditions sur la gouvernance interne de la plateforme.

Des risques juridiques pour les contrevenants

Les pratiques décrites tombent potentiellement sous le coup de la loi américaine sur les pratiques de corruption à l'étranger (Foreign Corrupt Practices Act) ainsi que des législations nationales réprimant la corruption privée. Les vendeurs impliqués s'exposent à des poursuites civiles et pénales, tout comme les employés d'Amazon qui bénéficient des pots-de-vin. Amazon pourrait également engager des actions en dommages et intérêts contre les contrevenants.

Pour l'heure, le vendeur témoin affirme avoir cessé ces pratiques et avoir fourni des éléments aux autorités. Il espère que son récit encouragera d'autres acteurs du secteur à témoigner et contribuera à une meilleure régulation du marché.

Amazon dit renforcer ses contrôles

Interrogée, la direction d'Amazon a déclaré prendre « très au sérieux toute allégation de corruption interne » et a assuré avoir mis en place des « mécanismes de contrôle renforcés » pour prévenir de tels agissements. L'entreprise encourage ses employés et ses partenaires commerciaux à signaler tout comportement suspect via une ligne d'alerte interne.

Le marché parallèle des pots-de-vin chez Amazon met en lumière les limites des systèmes de contrôle automatisés face à des fraudes reposant sur la complicité humaine. Il soulève également la question de la protection des lanceurs d'alerte dans l'écosystème des places de marché numériques.