Une encéphalopathie spongiforme transmissible qui touche les cervidés depuis plusieurs décennies vient de franchir une nouvelle étape dans l'évaluation des risques pour l'homme. Des chercheurs ont observé, après une période d'incubation longue, que la maladie du dépérissement chronique (CWD, de l'anglais Chronic Wasting Disease) pouvait se transmettre à des primates non humains. Cette constatation, publiée dans la presse scientifique, relance les questions sur la possibilité d'un passage à l'espèce humaine et sur la nécessité d'une vigilance sanitaire accrue.
La CWD, surnommée parfois « maladie du cerf zombie » en raison des symptômes neurologiques qu'elle provoque chez les animaux infectés, est une infection à prions. Elle affecte notamment les cerfs, les wapitis et les rennes en Amérique du Nord, en Scandinavie et, plus récemment, en Corée du Sud. Les prions, des protéines mal repliées, s'accumulent dans le système nerveux central et entraînent une dégénérescence fatale. Jusqu'à présent, aucun cas de transmission naturelle à l'humain n'avait été documenté, mais les expériences en laboratoire indiquent que la barrière d'espèce n'est pas infranchissable.
Une transmission démontrée chez des macaques
L'étude, menée par une équipe de virologues et de spécialistes des prions, a consisté à exposer des macaques à des tissus infectés par la CWD. Après plusieurs années d'incubation, les animaux ont développé des signes cliniques de la maladie. Les analyses post-mortem ont confirmé la présence de prions pathogènes dans leur cerveau, démontrant que l'agent infectieux avait réussi à s'adapter à un organisme primate. Les chercheurs soulignent que le délai très long avant l'apparition des symptômes complique la détection précoce et pourrait masquer un risque réel pour l'homme si une transmission similaire se produisait.
« Le fait que des primates non humains soient sensibles à la CWD après une incubation prolongée indique que la barrière d'espèce est moins solide qu'on ne le pensait », commente un des auteurs de l'étude. « Cela ne signifie pas que l'homme est automatiquement vulnérable, mais cela impose de ne pas relâcher la surveillance. »
Une piste de vaccination explorée en parallèle
Dans le même temps, une autre équipe scientifique travaille sur une approche totalement différente : la vaccination contre les prions pathogènes. Historiquement, la mise au point d'un vaccin anti-prion s'est heurtée à la difficulté de stimuler une réponse immunitaire efficace contre une protéine qui est, à l'état normal, présente dans l'organisme. Les chercheurs tentent de contourner cet obstacle en ciblant spécifiquement la forme mal repliée du prion, sans attaquer la version saine. Les premiers essais sur des modèles animaux montrent des résultats encourageants, avec une réduction de l'accumulation de prions dans le cerveau et un allongement de la survie. Si ces travaux aboutissent, ils pourraient offrir un outil de protection, notamment pour les personnes exposées professionnellement (chasseurs, bouchers, vétérinaires) ou dans les régions où la CWD est endémique.
Des implications pour la santé publique
La confirmation que la CWD peut se transmettre à des primates renforce l'idée que le risque pour l'homme, bien que non avéré, mérite une évaluation continue. Les autorités sanitaires de plusieurs pays avaient déjà mis en garde contre la consommation de venaison provenant de zones infectées. L'Agence européenne de sécurité des aliments (EFSA) a recommandé en 2024 une surveillance renforcée des cervidés sauvages et d'élevage en Europe. La nouvelle étude apporte un élément supplémentaire pour justifier ces précautions.
Les chercheurs appellent à la mise en place de programmes de suivi épidémiologique à long terme, capables de détecter une éventuelle adaptation des prions de la CWD à l'homme. Parallèlement, le développement d'un vaccin, même s'il n'en est qu'à un stade préliminaire, ouvre une perspective thérapeutique et préventive jusque-là inexplorée pour les maladies à prions.
Un précédent historique rappelé
La situation n'est pas sans rappeler celle de l'encéphalopathie spongiforme bovine (ESB, ou « maladie de la vache folle ») dans les années 1990. À l'époque, on avait longtemps considéré que la barrière d'espèce protégeait l'homme, avant que l'émergence du variant de la maladie de Creutzfeldt-Jakob ne montre le contraire. Les similitudes – un prion animal qui finit par s'adapter à l'homme après une phase d'incubation silencieuse – incitent à la prudence. Toutefois, les différences sont notables : la CWD touche des animaux sauvages plutôt que du bétail, et son exposition humaine est moins massive. Quoi qu'il en soit, les scientifiques insistent sur le fait que la vigilance reste le meilleur moyen d'éviter une nouvelle crise sanitaire.