Une équipe de chercheurs de l'université d'Oxford vient de mettre au jour la plus ancienne épidémie de peste documentée à ce jour. En séquençant l'ADN de bactéries Yersinia pestis piégé dans les dents de défunts inhumés dans quatre cimetières préhistoriques du sud-est de la Sibérie, les scientifiques ont établi que la maladie décimait déjà des groupes de chasseurs-cueilleurs il y a 5 500 ans. Cette découverte remet en cause les certitudes jusque-là admises sur les débuts de la peste.

Un scénario épidémiologique inattendu

Jusqu'à présent, les spécialistes de l'évolution des maladies tenaient pour acquis deux postulats. D'une part, les premières souches de Yersinia pestis n'auraient pas possédé les caractéristiques génétiques nécessaires pour être véritablement létales. D'autre part, la peste n'aurait commencé à menacer sérieusement les humains qu'avec l'avènement de l'agriculture, lorsque les premiers fermiers se sont installés dans des villages densément peuplés, à proximité de rats et d'animaux domestiques.

Les squelettes exhumés du cimetière d'Ust'-Ida I, sur les rives de l'Angara — le fleuve qui s'écoule du lac Baïkal —, racontent une tout autre histoire. « Nos résultats montrent que les plus anciennes épidémies de peste connues ont eu lieu chez des chasseurs-cueilleurs préhistoriques, des siècles avant que des infections ne soient observées chez les agriculteurs du Néolithique », écrivent Ruairidh Macleod et ses collègues dans leur publication.

Ce constat bouscule la théorie selon laquelle le passage à une vie sédentaire et agricole aurait été le moteur principal de l'émergence de la peste. « Une grande partie de la théorie admise en épidémiologie historique veut que ce genre de phénomène ne puisse pas se produire chez les chasseurs-cueilleurs, parce qu'ils se déplacent constamment sur le territoire et qu'ils vivent en groupes très réduits », a expliqué Ruairidh Macleod lors d'une conférence de presse. « La théorie veut, du moins, que les maladies infectieuses ne puissent pas vraiment s'installer et dévaster des communautés entières de cette manière. »

Une société connectée malgré la mobilité

Les populations qui vivaient le long de l'Angara il y a plusieurs millénaires subsistaient grâce à la chasse, à la cueillette et à la pêche. Leur mode de vie impliquait des déplacements fréquents, mais les liens sociaux ne semblent pas en avoir souffert. Les analyses suggèrent que ces groupes entretenaient des relations sur des centaines de kilomètres, probablement par le biais de mariages et de liens familiaux. Ils enterraient leurs morts dans des cimetières comme Ust'-Ida I ou Shumilikha, en déposant auprès d'eux des offrandes : poteries en argile, outils en pierre, pointes en os ou en bois de cervidé.

La présence d'ADN de Yersinia pestis dans les dents de plusieurs défunts indique que la bactérie a provoqué une épidémie meurtrière au sein de ces communautés. La souche identifiée est la plus ancienne jamais séquencée, ce qui en fait le témoin direct de l'une des premières incursions de la peste dans l'histoire humaine.