Alors que le paddock du circuit de la Sarthe s’apprête à vibrer pour la 93e édition des 24 Heures du Mans, l’une des dernières légendes vivantes de l’endurance a accepté de revenir sur son parcours et sa vision du sport automobile. Jacky Ickx, dont le palmarès compte six victoires dans l’épreuve mancelle, s’est confié dans des termes particulièrement introspectifs, se décrivant comme un « voleur de lumière qui gardait le feu ».
Une carrière hors norme, un regard modeste
À 80 ans, le Belge reste une figure tutélaire de la discipline. Sacré champion du monde de Formule 1 en 1968, il a ensuite dominé l’endurance avec une longévité exceptionnelle. Pourtant, loin de tout ego, Ickx livre une analyse lucide de son propre rôle. « Je n’ai été qu’un voleur de lumière qui gardait le feu », a-t-il confié, résumant sa trajectoire par une métaphore poétique. Selon lui, sa mission n’a pas consisté à créer une œuvre impérissable, mais à puiser dans l’énergie des autres – ingénieurs, mécaniciens, coéquipiers – pour la maintenir vivante et la transmettre. Cette humilité contraste avec l’aura qui entoure encore aujourd’hui le pilote aux 25 victoires en Grand Prix.
Les 24 Heures, un laboratoire humain
Interrogé sur ce qui fait la spécificité des 24 Heures du Mans, Ickx insiste sur la dimension collective de l’épreuve. Là où la Formule 1 isole le pilote dans une quête individuelle de la performance, l’endurance exige une cohésion totale. « Le Mans, ce n’est pas un sprint, c’est une longue aventure où l’on partage tout », explique-t-il. Il évoque les nuits interminables, les pannes, les retournements de situation et la confiance absolue que l’on doit accorder à ses équipiers. Cette polyvalence, cette capacité à gérer l’imprévu, est selon lui le véritable test du pilote de course.
Un regard sur l’évolution du sport
Le sextuple vainqueur ne se contente pas de regarder dans le rétroviseur. Il observe avec intérêt les transformations du sport automobile, notamment l’essor des technologies hybrides et l’importance croissante de la fiabilité. « Le défi technique reste immense, mais les voitures sont devenues plus sûres et plus complexes », souligne-t-il. Jacky Ickx, qui a connu l’époque des bolides fragiles et dangereux, salue les progrès accomplis en matière de sécurité, sans toutefois idéaliser le passé. « À mon époque, on risquait beaucoup, mais on aimait ça. Aujourd’hui, le pilotage est plus précis, plus scientifique. »
Le Mans, une histoire de famille
Au fil de l’entretien, l’ancien pilote revient aussi sur les émotions liées à la course. Il se souvient de ses premières victoires, de l’ovation du public, de l’odeur de la piste mêlée à celle des pins. Il raconte comment, chaque année, le fait de revenir au Mans réveille des souvenirs intacts, comme si le temps n’avait pas de prise sur cette magie. « Le Mans, c’est une vieille dame qui ne vieillit pas, elle se réinvente sans cesse », ajoute-t-il avec un sourire.
Transmettre pour ne pas s’éteindre
Sa métaphore du « voleur de lumière » prend tout son sens lorsqu’il aborde la question de la transmission. Ickx confie qu’il se considère davantage comme un gardien que comme un propriétaire de son histoire. Son devoir, aujourd’hui, est de partager cette flamme avec les nouvelles générations de pilotes et d’ingénieurs. « Le sport automobile n’appartient à personne, il se prête. Si je peux aider un jeune à comprendre la course, à respecter la mécanique et à aimer le risque maîtrisé, alors j’aurai vraiment gagné ma course. »
Alors que le départ de la 93e édition sera donné samedi, les confidences de Jacky Ickx offrent une parenthèse rare et précieuse. Un moment suspendu où l’un des plus grands champions de l’histoire accepte de baisser la garde et de se définir non par ses trophées, mais par une humilité quasi ascétique. « La lumière, dit-il en guise de conclusion, je ne l’ai pas inventée. J’ai juste eu la chance de m’en approcher suffisamment pour ne pas me brûler. »