La France perd l’un de ses grands intellectuels. Yves Lacoste, géographe de renom et figure centrale du renouveau de la géopolitique, est mort le samedi 20 juin à l’âge de 96 ans, a annoncé sa famille. Il s’est éteint chez lui, entouré de ses proches.

Avec lui disparaît celui qui a fait entrer la géographie dans le champ des rivalités de pouvoir. Son ouvrage « La géographie, ça sert, d’abord, à faire la guerre », paru en 1976 aux éditions Maspero, a agi comme un électrochoc. Il démontrait que l’espace et le territoire sont des enjeux centraux des conflits, au même titre que les idéologies. Ce livre a suscité de vives réactions au sein du monde académique. Béatrice Giblin, son élève et collaboratrice de longue date, témoigne : « Il suscita l’ire de nombreux collègues géographes, mais enthousiasma les étudiants et a surpris les collègues des autres sciences humaines. »

Un mot longtemps tabou

Après 1945, le terme « géopolitique » était devenu suspect, associé à la « geopolitik » nazie. Durant ses années d’études, Yves Lacoste lui-même racontait n’avoir jamais entendu ce mot : « C’était un mot absolument honni. L’usage qu’en avaient fait les nazis l’avait rendu suspect, si bien qu’on ne l’employait pas », confiait-il dans un texte rédigé peu avant sa mort pour le colloque de lancement de l’Institut géopolitique de l’École normale supérieure.

Pourtant, l’étude des rivalités territoriales était plus nécessaire que jamais face aux bouleversements de l’après-guerre : Yalta, le rideau de fer, la décolonisation, la guerre froide. Lacoste a rappelé que « c’était la fin d’une certaine géopolitique mais on a voulu à toute force proscrire la géopolitique, empêcher que ce mot puisse servir à désigner ces stratégies et ces opérations qui ont été menées après 1945 ». Il a ainsi œuvré à réhabiliter une discipline devenue taboue, en s’inscrivant dans la lignée d’un précurseur, le géographe anarchiste Élisée Reclus.

Un intellectuel engagé

Homme de gauche, Yves Lacoste était aussi un spécialiste des questions de développement. Il s’intéressait de près aux conflits internes au monde communiste – affrontements sino-soviétiques, invasion du Cambodge par le Vietnam, guerre sino-vietnamienne. Ces événements, notait-il, « démontraient qu’entre les États-nations, les rivalités territoriales ont autant d’importance que les conflits idéologiques ». Cette approche a profondément marqué l’analyse des relations internationales en France.

Fondateur de la revue « Hérodote », il a créé un espace de réflexion où se mêlaient géographie, histoire et science politique. Sa pensée a influencé des générations de chercheurs et de décideurs. À l’heure où les conflits territoriaux et les guerres de l’information redoublent, son œuvre demeure d’une actualité brûlante.

Un héritage intellectuel pérenne

Yves Lacoste n’a pas seulement réhabilité un mot ; il a façonné une méthode, une façon d’interroger le monde à travers ses espaces. Son travail continue d’éclairer les rivalités contemporaines, qu’il s’agisse de tensions aux frontières, de ressources ou d’influence. La reconnaissance de son apport s’étend bien au-delà du cercle des géographes, touchant l’ensemble des sciences sociales et des sphères politiques.

Sa disparition laisse un vide dans le paysage intellectuel français. Mais ses livres et ses concepts restent des outils indispensables pour comprendre un monde où l’espace n’a jamais cessé d’être un enjeu de pouvoir.