En 1984, Shenzhen n’est encore qu’une petite ville de 7 500 habitants, avec un passage à niveau, quelques milliers de vélos et des rizières. C’est pourtant là qu’Hervé Machenaud, alors jeune ingénieur d’EDF, pose le pied pour la première fois. Objectif : négocier la construction de la centrale nucléaire de Daya Bay, le premier grand projet commun entre la France et la Chine dans le domaine atomique. Quarante ans plus tard, l’ancien directeur de la branche Asie-Pacifique d’EDF raconte son expérience dans un entretien. Il décrit un « choc culturel absolument radical ». Sa mère martiniquaise, son enfance en Afrique et un premier poste sur le continent africain l’ont préparé à l’interculturalité, mais la Chine le surprend à chaque instant.
À l’époque, EDF n’a qu’une expérience limitée de l’international. Le contrat signé avec les autorités chinoises est inédit : l’électricien français prend la responsabilité technique du projet, mais sans mécanisme de sanction. « Les Chinois nous ont dit : “Faites ce qu’il faut pour nous aider, on va le faire ensemble” », se souvient Machenaud. Ce contrat repose avant tout sur la confiance. Très vite, les équipes françaises et chinoises s’intègrent. Une ingénieure chinoise propose même de fusionner les bureaux d’études des deux pays. EDF transmet également aux Chinois le retour d’expérience de la centrale de Gravelines, avec plus d’une centaine de modifications techniques qui ne figuraient pourtant pas dans le contrat initial. Ce partage de savoir-faire installe durablement la coopération franco-chinoise dans le secteur nucléaire.
Les deux visages de la Chine
Dès son arrivée, Machenaud observe des comportements qui lui semblent incompréhensibles vus d’Europe. Des centaines de cyclistes se croisent dans un passage étroit « sans un mot d’énervement ». Lors des négociations, les discussions officielles sont glaciales, presque impénétrables ; les dîners du soir, au contraire, deviennent des moments de convivialité intense. Il en tire une conviction qui traverse toute sa carrière chinoise : « Il y a deux Chinois : le Chinois public et le Chinois privé. » Dans l’espace public, explique-t-il, l’individu parle au nom du collectif et non en son nom propre, une logique profondément différente des sociétés occidentales. Cette priorité donnée au groupe sur l’individu constitue, selon lui, l’une des clés de compréhension du pays.
Au fil des décennies, il voit la Chine se transformer à une vitesse vertigineuse. Les années 1990 et 2000 sont celles de l’ouverture économique et de l’entrée dans l’Organisation mondiale du commerce. Beaucoup d’Occidentaux pensent alors que la Chine va progressivement « devenir comme nous ». Lui n’y croit pas vraiment. Selon lui, le système chinois reste fondamentalement marqué par une culture politique plurimillénaire où l’État veille avant tout à deux objectifs : l’unité du pays et l’ordre public. Le Parti communiste joue ainsi un rôle comparable à celui des mandarins de l’Empire : un immense appareil de contrôle et de remontée d’informations.
Pragmatisme et limites du système
L’ancien dirigeant d’EDF insiste aussi sur une dimension souvent mal comprise en Europe : le pragmatisme chinois. Il résume cette philosophie par une formule : « gouverner par le non-agir ». Concrètement, Pékin laisse souvent expérimenter avant de réglementer. Les zones économiques spéciales lancées par Deng Xiaoping, puis les grandes réformes industrielles, ont d’abord été testées localement avant d’être institutionnalisées. Cette logique vaut aussi pour l’économie numérique ou l’immobilier. L’exemple de Jack Ma, le fondateur d’Alibaba, illustre selon lui les limites implicites du système : une grande liberté économique, tant qu’elle ne remet pas en cause l’équilibre politique ou financier voulu par l’État.
Un basculement géopolitique sous-estimé
Après quarante ans de fréquentation du pays, Hervé Machenaud continue de se rendre régulièrement en Chine. Il dit y trouver une forme de sérénité. « Les gens qu’on connaît deviennent comme une famille », raconte-t-il. Ses anciens collaborateurs viennent encore l’accueillir à l’aéroport ou lui faire visiter des usines. Il considère que l’Occident sous-estime encore le basculement géopolitique en cours. Pour lui, la Chine représente aujourd’hui, aux yeux d’une grande partie du « Sud global », la possibilité de se faire enfin entendre face aux puissances occidentales.