Le Kunstenfestivaldesarts, rendez-vous incontournable des arts vivants à Bruxelles, accueille cette année une création brésilienne qui ne laisse personne indifférent. Intitulé « Historia do Olho » (Histoire de l’œil), le spectacle repousse les frontières de la scène pour offrir une expérience sensorielle et politique unique. Présenté comme l’un des temps forts de la programmation, il convoque l’histoire du Brésil à travers un dispositif où le public est littéralement plongé au cœur de l’action.
Une immersion radicale Dès l’entrée, le spectateur est invité à abandonner sa posture traditionnelle. Plus de sièges, plus de distance : la salle devient un espace ouvert où chaque déplacement compte. La metteuse en scène et performeuse brésilienne, dont le travail est salué par la critique, propose une relecture intime et violente de l’histoire coloniale du pays. Le texte, écrit à partir de témoignages et de récits populaires, se déploie dans un décor dépouillé mais chargé de symboles. Les corps des interprètes, souvent nus ou à moitié nus, deviennent le support d’une mémoire qui refuse l’oubli.
L’œil comme outil politique Le titre « Historia do Olho » n’est pas anodin. L’œil, organe de la vision, est ici érigé en instrument de pouvoir et de résistance. La pièce interroge la manière dont les images – qu’elles soient médiatiques, historiques ou intimes – formatent notre perception du réel. À travers des projections vidéo fragmentées et des jeux de lumière aveuglants, la metteuse en scène brouille les repères visuels. Le public, parfois mis en difficulté, doit apprendre à voir autrement. Ce parti pris, déstabilisant, a valu au spectacle des réactions contrastées : certains critiques évoquent un « choc nécessaire », d’autres une expérience « trop frontale ».
Un écho brésilien et universel Porté par une troupe d’acteurs et de danseurs issus des favelas de São Paulo, le spectacle ancre son propos dans les luttes sociales contemporaines du Brésil. La violence structurelle, le racisme et les inégalités y sont dénoncés sans détour. Mais au-delà du contexte local, « Historia do Olho » résonne avec des questions universelles : celle du regard que l’on porte sur l’autre, de l’oppression par l’image, et de la place du corps dans l’espace public. Le Kunstenfestivaldesarts, connu pour sa programmation engagée, offre ici une tribune à une œuvre qui ne cherche pas à plaire mais à déranger.
Une mise en scène sans concession La direction artistique, assurée par une figure montante de la scène brésilienne, assume une esthétique du débordement. Les limites entre fiction et réalité sont constamment brisées : les comédiens s’adressent directement au public, un participant peut être invité à monter sur scène. Ce refus de la quatrième paroi participe d’une volonté de rendre la représentation poreuse, ouverte à l’imprévu. La musique, live, alterne entre rythmes traditionnels brésiliens et nappes électroniques saturées, renforçant la tension dramatique.
Une réception partagée mais forte Si la presse francophone salue l’audace de la proposition, certains spectateurs ont exprimé leur malaise face à la violence des corps et des images. Les organisateurs du festival, interrogés, assument cette radicalité : « Le théâtre n’est pas un lieu de consolation, mais de confrontation », déclarent-ils dans leur note d’intention. La pièce, déjà présentée à Rio de Janeiro et São Paulo, rencontre à Bruxelles un public curieux et exigeant, en phase avec les questionnements de notre époque.
Conclusion « Historia do Olho » s’impose comme une expérience théâtrale hors norme, qui pulvérise les conventions et engage une réflexion profonde sur le voir et le savoir. Jusqu’à la fin du festival, les Bruxellois et les visiteurs internationaux auront l’occasion de plonger dans cette histoire de l’œil qui est aussi une histoire du monde.