Comment concilier passion et rentabilité dans ses projets créatifs ? Herbert Lui, auteur et conférencier spécialisé dans la créativité et le marketing, propose une métaphore éclairante : celle du bétail et de l’animal de compagnie. Dans un essai publié en ligne, il distingue deux attitudes radicalement différentes face à la création.

Le bétail : une logique de production

Le bétail, explique-t-il, sert à gagner sa vie. Les vaches donnent du lait, les poules des œufs, les moutons de la laine. L’animal fait partie d’une décision d’affaires. Même si l’éleveur s’y attache, il viendra un jour où il devra l’envoyer à l’abattoir. C’est une relation utilitaire, dictée par des objectifs économiques.

Appliquée aux projets créatifs, cette catégorie correspond aux travaux que l’on mène pour des raisons commerciales : un livre commandé par un éditeur, une campagne publicitaire, un contenu destiné à promouvoir son activité. Selon Lui, il ne faut pas s’étonner qu’un éditeur traite un manuscrit comme du bétail : pour lui, ce n’est « qu’un livre de plus », un maillon dans sa chaîne de production.

L’animal de compagnie : une relation affective

À l’opposé, l’animal de compagnie fait partie de la famille. Un chien ou un chat n’a pas à rapporter d’argent pour mériter sa place ; il suffit qu’il soit aimé. Quand il meurt, la perte est aussi douloureuse que celle d’un proche. C’est du domaine du personnel, du passionnel.

Dans le champ créatif, le projet-animal de compagnie est celui que l’on mène par amour, sans attendre de retour financier : un roman personnel, une série de dessins expérimentaux, un blog tenu pour le plaisir. Lui confie traiter chaque billet de son blog comme un animal de compagnie : il tape chaque mot à la main, soigne l’écriture. « C’est le but », écrit-il.

Comprendre les désaccords autour de l’IA

Cette grille de lecture permet d’éclairer les vifs débats sur l’intelligence artificielle dans la création. D’un côté, ceux qui voient la création comme un animal de compagnie rejettent farouchement l’IA : elle dénature l’acte créatif, le mécanise. De l’autre, ceux qui considèrent leurs projets comme du bétail jugent irrationnel de se priver d’un outil aussi puissant. « Personne n’a tort, souligne Lui : ils poursuivent des objectifs différents. »

L’auteur lui-même navigue entre les deux régimes : pour un projet destiné à promouvoir son travail ou à servir un client, il utilise l’IA comme un outil. Ce projet-là est du bétail. Pour son blog, il reste artisanal.

Une alternance possible : un pour eux, un pour toi

La métaphore offre aussi une stratégie pratique. Lui suggère d’alterner entre un projet-bétail (purement commercial) et un projet-animal de compagnie (passionnel). On constitue ainsi un portefeuille équilibré, où la moitié des projets rapporte de l’argent et l’autre moitié entretient la flamme. Il rappelle la vieille formule hollywoodienne : « One for them, and one for you » (un pour eux, un pour toi).

Cette flexibilité permet de ne pas sombrer ni dans le cynisme mercantile ni dans l’idéalisme stérile. Chaque créateur peut choisir le bon dosage selon ses besoins et ses aspirations.

Un outil de réflexion pour tout créateur

En définitive, la distinction entre bétail et animal de compagnie n’est pas un jugement de valeur. Elle aide à clarifier ses propres attentes, à comprendre les divergences avec les autres acteurs (éditeurs, clients, public) et à organiser sa production sur le long terme. Comme le résume Lui, il ne s’agit pas de choisir un camp une fois pour toutes, mais de savoir, pour chaque projet, ce qu’on attend de lui. Et ce qu’il attend de nous.