Plus de 500 enfants atteints de rougeole, confirmée ou suspectée, sont morts au Bangladesh depuis mars, a annoncé le ministère de la Santé. En un peu plus de deux mois, le nombre de cas suspects a dépassé les 60 000, selon la même source. Le chiffre exact n’est pas encore connu, de nombreux résultats de laboratoire étant en attente.

Le ministère a précisé que les médecins et infirmiers traitant les malades ont vu leurs congés de l’Aïd annulés, tandis que le gouvernement a lancé une campagne de vaccination de masse pour freiner la propagation et sauver des vies.

« Une tempête parfaite »

Rana Flowers, responsable de l’UNICEF au Bangladesh, a décrit la situation comme « une tempête parfaite » lors d’une conférence de presse. Elle a expliqué que l’agence avait identifié des foyers de cas depuis 2023 et que plusieurs facteurs avaient accru le risque de contagion : des enfants n’ayant pas reçu les vaccins de routine, une densité de population élevée dans certaines zones – en particulier Dhaka et Cox’s Bazar – et d’importants mouvements de population pendant les congés.

Mais un élément a particulièrement retenu l’attention : les retards dans la commande de vaccins. L’UNICEF indique que le gouvernement intérimaire, arrivé au pouvoir après la fuite de Sheikh Hassina en 2024 et les élections de février 2026, a décidé de modifier la manière dont le Bangladesh achetait les vaccins, ce qui a entraîné des retards dans le passage des commandes. Flowers a affirmé avoir eu « au moins dix réunions » avec le gouvernement intérimaire pour l’alerter sur les risques liés à ces retards : « Je lui disais : nous sommes inquiets, regardez mon visage, je crains que vous ne soyez confrontés à une pénurie. »

Dans un message sur un réseau social, Md Sayedur Rahman, ancien assistant spécial du conseiller principal par intérim pour le ministère de la Santé, a répondu que « aucun changement n’a été mis en œuvre dans le processus d’achat des vaccins pendant la durée du gouvernement intérimaire » et qu’« une relation de collaboration régulière et cohérente sur les questions vaccinales a été maintenue avec l’UNICEF ».

Des familles démunies face au système de santé

Al Amin, père d’une fillette de 4 ans prénommée Akira, témoigne de son parcours douloureux. Il raconte avoir tenté quatre fois de faire vacciner sa fille contre la rougeole. À deux reprises, elle a été refusée car elle avait un rhume – le personnel soignant les a rassurés en disant que « le vaccin peut être administré jusqu’à ses 5 ans ». Les troisième et quatrième fois, le vaccin n’était pas disponible. Le 8 mars, Al Amin a emmené Akira à l’hôpital pour ce qu’il pensait être une fièvre banale. L’enfant s’est améliorée, puis est revenue à la maison avant de développer une éruption cutanée, une forte fièvre et des plaies dans la bouche. Elle a été hospitalisée et renvoyée cinq fois ; ce n’est que la cinquième fois qu’un médecin a diagnostiqué la rougeole. Placée sous assistance respiratoire, Akira est décédée 27 jours après sa première admission.

« De la file d’attente du guichet à la salle de radiologie, il y avait un patient atteint de rougeole partout », déplore Al Amin, qui s’estime trahi par l’incapacité à obtenir un vaccin, par les symptômes non détectés et par le fait que les hôpitaux n’ont pas séparé les malades.

Des hôpitaux débordés et des inégalités criantes

Des témoignages multiples font état de parents peinant à trouver une place pour leurs enfants malades dans les hôpitaux bangladais. L’UNICEF a indiqué que lors de visites de terrain, les établissements qu’elle a observés étaient submergés. Ses équipes aident à isoler et à trier les enfants qui arrivent dans des hôpitaux où ces mesures font défaut.

Là où les dispensaires locaux ne peuvent pas aider, nombreux sont ceux qui se rendent dans les grandes villes, espérant y trouver des soins. Le Dr Mushtaq Husain, ancien responsable scientifique principal de l’Institut d’épidémiologie, de contrôle et de recherche des maladies, souligne que « les pauvres ne viennent habituellement dans les hôpitaux publics qu’au dernier moment, car ils doivent acheter leurs médicaments et leurs examens ». Si les soins de santé étaient mieux dotés au niveau local, ajoute-t-il, moins de personnes auraient besoin d’hospitalisations d’urgence.

Les leçons non tirées de la pandémie de Covid-19

Plusieurs experts estiment que les lacunes vaccinales apparues pendant la pandémie de Covid-19 n’ont jamais été comblées. Avant la pandémie, les agents de santé faisaient du porte-à-porte pour convaincre les parents de faire vacciner leurs enfants. Mais pendant le Covid, cette pratique a été découragée pour éviter les transmissions. Certains parents craignaient aussi de contracter le virus en emmenant leur enfant à l’hôpital pour le vaccin. Résultat : une couverture vaccinale insuffisante dans un contexte où la rougeole, très contagieuse, se propage rapidement par la toux et les éternuements, et s’avère particulièrement dangereuse pour les jeunes enfants non vaccinés de moins de 5 ans.