Une alternative citoyenne à la concentration des terres

Dans le Finistère, une initiative originale tente de répondre à la disparition des petites exploitations agricoles et à l'emprise de l'agro-industrie. Depuis janvier 2025, la Société coopérative d'intérêt collectif (Scic) Kazel-Ha-Kazel — « bras dessus, bras dessous » en breton — permet à des habitants d'acheter collectivement des terres agricoles pour les louer à des agriculteurs souhaitant s'installer en agriculture biologique.

Près de 200 coopérateurs, dont 96 % vivent dans le pays de Douarnenez, ont déjà rejoint la foncière. Ensemble, ils ont acquis 16 hectares de terres sur la commune du Juch, pour un montant de 93 000 euros. Le prix à l'hectare y est jugé « relativement cher » par les porteurs de projet, mais la démarche collective permet de réduire l'endettement des jeunes agriculteurs.

Les premiers bénéficiaires

Trois jeunes paysans, Romain, Louise et Jules, sont les premiers à bénéficier de ce dispositif. Leur exploitation s'étendra au total sur 70 hectares. Sur cette surface, 16 hectares sont loués à Kazel-Ha-Kazel, 24 hectares à la foncière Terre de liens, et le reste provient d'achats en propre ou de locations auprès d'agriculteurs retraités. Romain et Louise cultiveront des légumes de plein champ (choux, poireaux, courges, pommes de terre, patates douces), tandis que Jules élèvera des vaches laitières et des bœufs pour la viande.

« On n'est pas attaché à la propriété privée de la terre, explique Romain. Le droit locatif est assez protecteur pour les agriculteurs, ce qui fait qu'on n'a pas peur de louer des terres. Passer par une foncière permet aussi de réduire notre endettement. » L'agronome de formation souligne également l'intérêt d'une approche territoriale, propre à Kazel-Ha-Kazel, contrairement à des structures nationales comme Terre de liens.

Un projet né d'un diagnostic local alarmant

L'idée de la foncière a émergé en 2021, à la suite du lancement d'un Projet alimentaire territorial (PAT) par Douarnenez Communauté. Une vingtaine de citoyens se sont alors réunis pour réfléchir à la question du foncier agricole local. Le constat est sans appel : entre 2010 et 2020, la population agricole sur le pays de Douarnenez a diminué de 37 %, passant de 397 à 252 personnes. Les petites exploitations disparaissent, tandis que les fermes intensives s'agrandissent.

« L'agriculture industrielle, telle qu'elle s'est développée ici en Bretagne, est un vrai souci. J'apporte ma pierre à l'édifice comme je peux », témoigne François, un retraité venu découvrir la parcelle achetée collectivement. Comme lui, une vingtaine de coopérateurs ont participé à une visite des lieux un dimanche de mai, malgré la pluie.

Muriel, présente depuis le début du projet, se félicite du nombre de participants : « Au total, on est presque 200 coopérateurs. » La Scic a officiellement vu le jour en janvier 2025. L'achat des 16 hectares constitue sa première opération foncière.

Un modèle pour l'avenir ?

Cette initiative illustre une volonté croissante des citoyens de reprendre la main sur le foncier agricole, alors que l'accès à la terre est identifié comme le premier frein à l'installation de nouveaux paysans. En choisissant une gouvernance locale et des coopérateurs majoritairement habitants du territoire, Kazel-Ha-Kazel se distingue par son ancrage de proximité. Les jeunes agriculteurs bénéficient d'un loyer modéré et d'une sécurité locative, sans avoir à s'endetter pour l'achat du foncier. Pour les coopérateurs, il s'agit d'un placement solidaire et d'un acte concret de soutien à une agriculture durable.

L'enjeu est désormais d'étendre ce modèle à d'autres parcelles, alors que de nombreux départs à la retraite sont attendus dans les années à venir. La foncière citoyenne espère convaincre d'autres habitants de rejoindre l'aventure, pour permettre à davantage de jeunes de s'installer en bio et de maintenir une agriculture paysanne vivante dans le pays de Douarnenez.