Une encyclique qui place le pape au cœur du débat sur l’IA

Le pape Léon XIV, premier souverain pontife originaire des États-Unis, a présenté ce lundi au Vatican son encyclique intitulée « Magnifica Humanitas » (« Magnifique Humanité »). Ce document, le plus important de son jeune pontificat, constitue une intervention morale sans précédent d’un chef religieux sur l’intelligence artificielle. Il appelle à une réflexion collective sur les finalités de cette technologie.

« Des questions cruciales s’imposent à notre conscience et ne peuvent plus être évitées : où allons-nous ? Vers quel but souhaitons-nous nous orienter ? Quelle direction devons-nous choisir en tant que peuple et en tant que communauté humaine ? », a écrit le pape dans ce texte de 42 300 mots en version anglaise.

Un appel au « désarmement » de l’intelligence artificielle

Dans son discours de présentation, le pape a explicitement comparé l’IA aux armes nucléaires. Il a plaidé pour que l’intelligence artificielle soit « désarmée », c’est-à-dire « libérée des logiques qui en font un instrument de domination, d’exclusion et de mort ». Cette analogie avec le désarmement nucléaire, déjà soutenu par l’Église, marque un durcissement du discours vatican.

Un invité de marque : Christopher Olah, cofondateur d’Anthropic

Le moment fort de la cérémonie fut la poignée de main entre le pape et Christopher Olah, cofondateur de la société américaine Anthropic, l’une des entreprises les plus influentes dans le développement de modèles d’IA avancés. La présence de ce pionnier de la Silicon Valley à une présentation d’encyclique est une rareté. Elle témoigne de la volonté du Vatican d’engager le dialogue avec les acteurs économiques majeurs, quitte à les placer sur un pied d’égalité diplomatique.

Le pape a ouvert son discours par un remerciement spécial à M. Olah, presque comme s’il s’adressait à un chef d’État. « À mon tour, au nom de l’Église, j’accepte votre invitation à marcher ensemble, à écouter et à parler, et à trouver ensemble le chemin pour l’humanité en ce temps de l’intelligence artificielle », a déclaré Léon XIV.

Une collaboration inédite entre l’Église et la tech

Le cardinal Blase Cupich de Chicago, ville natale du pape, a salué cette ouverture. « Je pense que l’ouverture de la part de M. Olah, ainsi que celle du Saint-Père, peut être le pont par lequel tout cela peut se produire », a-t-il déclaré en marge de l’événement. « Il est nécessaire de faire appel à la sagesse que la tradition de l’Église peut apporter à cette discussion sur la façon d’utiliser l’IA d’une manière qui préserve la dignité humaine. »

Cette invitation intervient alors que le Vatican prend conscience du pouvoir de la technologie à bouleverser l’ordre politique et religieux, rappelant l’impact de l’imprimerie au XVe siècle, qui avait précédé la Réforme protestante et la montée des États-nations.

Un héritage de dialogue remontant à François

L’Église n’en est pas à son premier effort. Sous le pontificat de François, le Vatican avait déjà organisé des « Dialogues Minerva » réunissant des leaders technologiques. François avait rencontré les dirigeants du G7 en 2024 pour réclamer une régulation et avait appelé à l’interdiction des armes létales autonomes. L’encyclique de Léon XIV apparaît comme le point d’orgue de cette démarche.

Dans son texte, le pape met en garde contre la concentration du pouvoir. « Quand un tel pouvoir est concentré entre les mains de quelques-uns, il tend à devenir opaque et à échapper à la surveillance publique, augmentant le risque de formes de développement déformées qui donnent naissance à de nouvelles dépendances, exclusions, manipulations et inégalités », écrit-il.

Un appel à défendre « l’épanouissement humain »

Plusieurs universités catholiques américaines – Georgetown, Santa Clara, Notre Dame – ont pris des initiatives pour intégrer une réflexion morale sur l’IA. L’Université de Notre-Dame a reçu une subvention de 50 millions de dollars pour développer des cadres éthiques fondés sur la foi. Meghan Sullivan, directrice de l’Institut pour l’éthique et le bien commun de cette université, a estimé que l’encyclique répondait à une vision trop étroite de la Silicon Valley: « L’Église insiste, comme elle le fait depuis 2 000 ans, sur le fait que les habitants de Wichita, de South Bend, de Nairobi et de Manille ne sont pas des seconds rôles dans la révolution technologique de quelqu’un d’autre. »

Un événement conçu comme un lancement de marque

La présentation de l’encyclique dans la salle du synode a été organisée comme un véritable lancement produit : banderoles jaunes vives, vidéo de présentation produite avec EWTN, chaîne catholique américaine à portée mondiale. Ce format moderne reflète la volonté du pape de toucher un large public, au-delà des cercles religieux.

Alors que l’IA transforme la société à un rythme effréné, le pape Léon XIV propose une voie fondée sur la collaboration. Sa poignée de main avec Christopher Olah restera peut-être comme le symbole d’une Église qui, loin de se replier, choisit de parler à ceux qui façonnent notre avenir numérique.