Un phénomène de « suicide démographique » observé chez la tortue d’Hermann

Sur l’île de Golem Grad, en Macédoine du Nord, une population de tortues d’Hermann orientales (Testudo hermanni boettgeri) est en train de s’autodétruire. Alors que le site est protégé, sans prédateur ni activité humaine, et bénéficie d’un climat favorable, les femelles disparaissent massivement. Le chercheur Xavier Bonnet, directeur de recherche au CNRS spécialisé en biologie et écologie des reptiles, a documenté ce qu’il nomme un possible premier cas de « suicide démographique ».

Harcèlement sexuel et violence des mâles

Depuis plus de vingt ans, les scientifiques tentent de comprendre la chute de cette population. Les mâles, bien plus nombreux, harcèlent les femelles jusqu’à obtenir l’accouplement. Ils les cognent, les mordent et les piquent avec l’extrémité cornée de leur queue, blessant leur cloaque. Les femelles, épuisées et stressées, n’ont plus le temps de s’alimenter : leur poids chute à moins de 1,6 kg, contre 2,5 kg en moyenne. Leur espérance de vie diminue : la plus vieille femelle observée n’avait que 35 ans, alors que les mâles peuvent atteindre 60 ans.

Chute mortelle depuis une falaise

Grâce à un dispositif GPS équipé d’un accéléromètre posé sur une tortue, les chercheurs ont enregistré une chute de plus de vingt mètres. L’animal n’a pas survécu. Ce drame n’est pas isolé. Acculées au bord des falaises par des mâles insistants, les femelles sautent ou sont poussées dans le vide. Les analyses estiment que 22 % des décès des femelles sont dus à ce mécanisme.

Déséquilibre démographique extrême

La densité de population sur l’île est très élevée : 50 individus par hectare, dont une écrasante majorité de mâles. En 2025, on comptait environ 700 tortues mâles pour seulement 15 femelles, soit plus de 100 mâles par femelle. Cette infériorité numérique accentue la pression sur les femelles, sollicitées en permanence pour la reproduction.

Une population menée à disparaître

Le nombre de femelles ne cesse de chuter : 45 en 2009, 37 en 2010, 20 en 2024, 15 en 2025. Les scientifiques estiment que la dernière femelle pourrait mourir en 2083. Xavier Bonnet résume : « Les tortues de Golem Grad, qui scient la branche sur laquelle elles se tiennent, apportent ainsi le premier exemple qui défie la règle : les mâles sont en train d’éliminer les femelles ! »

Implications pour la conservation

Ce cas unique interroge les mécanismes de régulation des populations et les stratégies de conservation. Il montre que même dans un environnement protégé, des déséquilibres internes – notamment un excès de mâles – peuvent entraîner un effondrement démographique. Les chercheurs appellent à une surveillance accrue des populations isolées.