La frontière entre conception visuelle et développement technique s’efface. Alors que l’intelligence artificielle permet de générer rapidement des interfaces crédibles, la capacité à diriger ces outils et à évaluer leurs résultats devient cruciale. Dans ce contexte, le profil du « design engineer » – un designer qui maîtrise le code – gagne en pertinence.
Un retour aux sources du web
Aux débuts du web, les concepteurs étaient souvent également développeurs. Ils passaient librement de Photoshop ou Fireworks au code de production. Au fil des deux dernières décennies, la pratique s’est spécialisée : les designers travaillent principalement dans des outils comme Figma, tandis que les développeurs front-end transforment ces maquettes en code. Cette séparation, bien que justifiée par la complexification des métiers, présente des limites. Les sites web sont des logiciels, non des brochures imprimées. Déléguer l’adaptation aux différentes tailles d’écran, les animations, le mode sombre ou l’accessibilité à une étape de « traduction » par un développeur crée des pertes d’information et des malentendus.
Supprimer le transfert pour gagner en qualité
Une solution consiste à éliminer le transfert lui-même. En confiant la conduite des projets à des design engineers, l’agence Bits&Letters assure selon son fondateur David Demaree la livraison de systèmes cohérents dans toutes les conditions d’utilisation, et non seulement dans le monde idéalisé des maquettes. La boucle entre l’intention et l’exécution se comprime. Un designer qui construit une interaction en code peut ressentir immédiatement si celle-ci fonctionne, d’une manière qu’aucune maquette statique ne permet. Les décisions sur la réactivité, l’accessibilité, le mouvement et les cas limites sont prises directement dans le média où elles vivent réellement. De plus, le passage précoce au code permet de recueillir plus tôt les retours des clients, évitant des surprises tardives lorsque des maquettes approuvées se révèlent ambiguës sur les interactions.
L’IA change la donne
L’intelligence artificielle a rendu la production d’un composant ou d’une mise en page plausible presque gratuite. Le travail se déplace alors vers ce qu’il faut demander, la capacité à reconnaître si la sortie est correcte et à la façonner en un ensemble cohérent. Pour David Demaree, le design visuel n’est pas mort : comme avec un client humain, la meilleure façon d’expliquer clairement l’apparence souhaitée à un agent IA est souvent de réaliser une esquisse rapide. Mais alors que de nombreux designers s’arrêtaient là, le saut de l’idée au code de production est devenu presque instantané. Pour être efficaces, les designers numériques doivent penser plusieurs coups d’avance sur l’IA, en considérant non seulement la direction artistique mais aussi la manière dont l’ensemble doit former un système cohérent.
Les design engineers peuvent diriger les outils d’IA avec une intention ancrée à la fois dans le savoir-faire artisanal et la réalité technique, et évaluer les résultats sous ces deux angles. Une simple invite sans goût produit du contenu médiocre ; un goût sans capacité à lire le code génère des vœux pieux. La maîtrise des deux est ce qui permet de livrer concrètement.
« Artisanat » et « goût » : le rôle irréductible de l’humain
Les termes « artisanat » (craft) et « goût » (taste) sont souvent employés pour décrire la qualité intangible que les humains apportent face à l’automatisation. Des designers comme Naz Hamid et Dan Mall ont souligné que ces mots sont utilisés comme euphémismes pour désigner quelque chose de plus simple : les humains ont des opinions, ce que les fans d’IA semblent mal à l’aise d’admettre.
Un intervenant lors d’une récente conférence a déclaré : « les LLM deviennent très bons en artisanat ». C’est vrai : des outils comme Lovable ou Claude Code peuvent assembler une page web agréable, cohérente, presque professionnelle. Autrefois, on pouvait distinguer les « bons » designers par leur maîtrise d’une échelle typographique ou d’un espacement. Ce n’est plus un rempart ; l’IA connaît la hiérarchie et la structure mieux que bien des humains. Ce qu’un LLM ne peut pas faire, c’est décider de la meilleure solution à un problème humain à partir d’une entrée ambiguë ou floue. Il peut compléter automatiquement un écran ou un flux, mais il ne peut pas savoir comment ravir un utilisateur sans qu’on le lui dise. Il ne peut pas briser les conventions (du moins pas intentionnellement) : une IA n’aurait pas pu inventer les tendances récentes du design web néo-brutaliste, même si elle peut les imiter une fois qu’un humain les a créées.
Une fusion inévitable
Ces défis et le besoin croissant d’artisanat comme expression de la culture renforcent le rôle des design engineers. Pour le meilleur ou pour le pire, le design et la technologie sont désormais fusionnés : on ne peut pas pratiquer l’un sans comprendre profondément l’autre, et ceux qui codent sans se soucier du design auront probablement du mal. Bits&Letters n’est pas le premier cabinet à s’aligner sur cette éthique ; il s’agit plutôt d’un retour aux racines du web. David Demaree mise sur des équipes petites et plates, travaillant en étroite collaboration avec des clients confrontés à des problèmes épineux, en misant sur l’artisanat, le goût et l’expérience pour livrer des solutions de qualité.