Une mission au bout du monde
En janvier et février 2026, une équipe de près de quarante scientifiques issus de plusieurs pays, embarquée à bord du brise-glace sud-coréen Araon, s’est rendue sur l’un des glaciers les plus isolés et les plus menaçants de la planète : le Thwaites, en Antarctique occidental. Pendant huit semaines, dix membres de l’expédition ont foré à plus de neuf cents mètres (trois mille pieds) à travers la glace, afin d’y installer des instruments de mesure. L’objectif : comprendre comment les eaux océaniques, de plus en plus chaudes, attaquent la base du glacier et accélèrent sa dislocation.
Un laboratoire à ciel ouvert
Le Thwaites est souvent décrit comme le « glacier le plus dangereux du monde ». Sa taille est comparable à celle de la Grande-Bretagne, et sa disparition progressive pourrait entraîner une hausse du niveau marin de plusieurs dizaines de centimètres à elle seule. Mais son comportement à long terme reste l’une des grandes inconnues de la climatologie. Les scientifiques craignent que l’effondrement de cette « bonde de bouteille » – ainsi que le surnomment certains glaciologues – ne déstabilise l’ensemble de la calotte glaciaire de l’Antarctique occidental, ce qui provoquerait une élévation des océans de plus de trois mètres sur plusieurs siècles.
L’expédition a été couverte en temps réel par des journalistes, qui ont documenté les conditions extrêmes : un mois sans nuit, des températures polaires, des vents violents et le danger permanent des crevasses. Les scientifiques ont dû attendre une accalmie météorologique pour établir leur camp à la surface du glacier et commencer le forage.
Le forage : une opération hors norme
L’expérience la plus ambitieuse du séjour consistait à forer un trou à travers la glace pour atteindre l’eau située en dessous, puis y déployer des capteurs capables de mesurer la température, la salinité et les courants. Ce type d’opération, rare et périlleux, n’avait jamais été réalisé à une telle échelle sur le Thwaites. Le carottage a permis d’extraire des échantillons de glace qui renseignent sur l’histoire du glacier et sur les processus qui le fragilisent.
Les premières données rapportées par l’équipe confirment que la fonte à la base du glacier est plus rapide que ne le prévoyaient les modèles les plus pessimistes. Les eaux chaudes, qui s’infiltrent sous la langue de glace flottante, creusent des cavités et accélèrent le vêlage d’immenses icebergs.
Des implications planétaires
La fonte du Thwaites n’est pas un phénomène lointain : elle a des conséquences directes sur les populations côtières, en particulier dans les grandes métropoles d’Asie du Sud-Est, d’Amérique du Nord et d’Europe. Selon les projections évoquées par les scientifiques, l’effondrement du glacier pourrait, à long terme, « redessiner les côtes et déplacer des millions de personnes ».
L’expédition s’inscrit dans le cadre d’un programme international de recherche, qui tente de combler les lacunes dans la compréhension du système glaciaire antarctique. Les États-Unis, qui ont longtemps joué un rôle de premier plan dans la recherche polaire, ont vu leur implication évoluer ces dernières années, ce qui a été souligné par les chercheurs présents à bord.
Une course contre la montre
Alors que les émissions de gaz à effet de serre continuent d’augmenter, la communauté scientifique considère que chaque donnée recueillie sur le Thwaites est cruciale pour affiner les modèles de prévision du niveau de la mer. Les résultats de cette mission, qui doivent être analysés dans les mois à venir, pourraient fournir des indications précieuses sur le calendrier et l’ampleur des changements à venir.
Les huit semaines passées sur la glace ont permis de récolter des mesures in situ d’une précision inédite. Les chercheurs espèrent que ces informations permettront de mieux anticiper les conséquences du réchauffement climatique sur l’une des régions les plus vulnérables de la planète.