Dans un pays où la loi garantit l'égalité entre hommes et femmes, les normes religieuses et culturelles continuent souvent de limiter la place des femmes, en particulier au sein des communautés musulmanes, orthodoxes et catholiques. Pourtant, un nombre croissant de femmes musulmanes bosniennes entend changer cet état de fait, en s'appuyant sur une relecture féministe de l'islam.
Une présence accrue à la mosquée
Si la tradition musulmane n'oblige pas les femmes à se rendre à la mosquée pour la prière du vendredi, jour le plus saint de la semaine, beaucoup d'entre elles souhaitent désormais y participer pleinement. Ce désir d'inclusion s'étend également aux processus de décision au sein des structures officielles de la communauté islamique, qui évoluent lentement.
Un mouvement ancré dans l'université
Ce renouveau féministe est porté par des intellectuelles. Dermana Kuric, sociologue à l'Université de Sarajevo, explique que « les féministes musulmanes se battent pour les droits des femmes dans un cadre islamique ». Selon elle, ces femmes, souvent diplômées de l'université, s'engagent activement dans la société sans défier ouvertement les interprétations misogynes du Coran. « Les féministes musulmanes se préoccupent des relations de genre fondées sur l'autonomie et la responsabilité individuelle – par opposition au contrôle ou à la domination », précise-t-elle.
Une tradition savante revisitée
Les féministes musulmanes bosniennes s'inscrivent dans un mouvement plus large qui prend de l'ampleur dans le monde islamique depuis les années 1980. Elles interprètent le Coran d'un point de vue féminin et y voient une source d'émancipation. La chercheuse en études de genre Zilka Spahic-Siljak, de l'Université de Sarajevo, a contribué à diffuser ces idées en Bosnie en traduisant l'ouvrage fondateur de la sociologue marocaine Fatima Mernissi, pionnière du féminisme islamique. « Comme les autres religions, l'islam a été façonné par les interprétations des textes sacrés par des érudits masculins, basées sur leurs propres expériences », déclare Spahic-Siljak. « Les expériences des femmes ne sont pas représentées, à quelques exceptions près. Mais la justice est un principe central du Coran, et il ne peut y avoir de justice si les femmes ne sont pas traitées en égales. »
Un dialogue interreligieux et un combat concret
En 2021, Zilka Spahic-Siljak a fondé une école en ligne sur le féminisme et la religion, en collaboration avec la religieuse catholique Jadranka Rebeka Anic, afin de proposer des cours sur ces thèmes à des étudiants intéressés. Par ailleurs, en 2023, elle a participé à une campagne contre les violences domestiques, critiquant les érudits musulmans qui légitiment la violence des maris envers leurs épouses en se référant à un verset du Coran (An-Nisa 4:34). L'influent imam Senaid Zajimovic a alors repris ses arguments et s'est montré ouvert à une nouvelle interprétation de ce verset. Il a publié une déclaration théologique soulignant que le Coran ne doit pas être utilisé pour justifier la domination masculine et la violence envers les femmes.
Un contexte de regain religieux
Depuis la fin de la guerre de Bosnie (1992-1995), la religion a pris une importance accrue dans toutes les communautés du pays, en particulier chez les Bosniaques musulmans, les Serbes orthodoxes et les Croates catholiques. Dans certaines familles, des conceptions très conservatrices des rôles de genre persistent, où la femme est avant tout perçue comme une mère et une personne dévouée à sa famille. C'est dans ce contexte que le féminisme islamique gagne du terrain, porté par des femmes qui veulent concilier leur foi et leur quête d'égalité.